Archives de la catégorie patrimoine
Qui est l’auteur du texte ?
Posté par redacteur dans Lumière sur..., patrimoine, Un peu, beaucoup... le 2 mai 2013
Luciano Canfora, Le Copiste comme auteur, Anacharsis, 2012.
« Que lit-on, et surtout qui lit-on, quand on a sous les yeux les textes de l’Antiquité classique ? »
C’est à cette question que Luciano Canfora, professeur de philologie à l’université de Bari, répond dans cet essai passionnant.
Depuis l’Antiquité les textes n’ont cessé de parvenir jusqu’à nous, et les grandes bibliothèques patrimoniales dans le monde (la Bibliothèque Apostolique Vaticane, la Bibliothèque Laurent de Médicis, la Bibliothèque de Ravenne et celle de Vienne, …) regorgent de trésors écrits il y a plus de deux mille ans. Mais au fait, quand nous lisons en traduction une pièce de Sophocle ou d’Aristophane, ou bien un recueil de discours de Démosthène, dans une belle édition Guillaume Budé à couverture orange, que lisons-nous vraiment ? A-t-on droit au texte original, pensé puis écrit comme tel par l’auteur de l’époque ? Non, car la notion d’auteur travaillant seul dans son cabinet, sans relâche, sur un manuscrit, avant de le remettre à son éditeur, est une notion moderne (depuis le quattrocento), quand on a décidé d’apparenter l’auteur à l’être singulier qui écrit la seule version légitime du texte, attestée par le manuscrit autographe et les brouillons (mais qu’en est-il alors de Shakespeare ou des pièces de Corneille et de Molière dont aujourd’hui ne subsiste aucun manuscrit ?).
Pendant l’Antiquité les choses n’étaient nullement définies. Certains prônaient un enseignement oral, dans l’enceinte du Portique, de l’Académie ou du Lycée, et les élèves retranscrivaient sur rouleau ce qu’ils entendaient. Et puis surtout, nous rappelle Canfora, on copiait, on recopiait les textes, de différentes manières, avec des variantes, des ajouts, des oublis, des réécritures, sur différents supports (rouleaux, tablettes, parchemins, papyrus, codex, …) et chaque tradition scripturale inventait de nouvelles règles grammaticales et syntaxiques (comme l’Ecole des grammairiens d’Alexandrie par exemple).
Le copiste est celui qui perpétue la mémoire du texte, même si ce dernier est altéré il ne disparaît pas ; il s’enrichit au contact de ceux qui s’escriment à redonner en lecture le corps du texte, puisque la leçon (le texte supporté par un manuscrit) originale, originelle, est souvent perdue, pour toujours.
Mais dans la succession des âges et des transmissions mémorielles le monde du savoir, de la connaissance et de l’enchantement, n’a jamais cessé d’exister. Grâce au travail casuistique, herméneutique, philologique, éreintant mais prodigieux, fourni par les copistes et les érudits, de tout temps et en tous lieux. Ainsi ils réinventèrent ce qui fut éprouvé un jour, puis écrit, sous le soleil d’Athènes, de Cnossos, de Rome ou de Bagdad.
Et c’est à cette aptitude à transmettre que les copistes consacrèrent le meilleur d’eux-mêmes, comme une offrande, en partage, à travers siècles et continents.
Cet essai très agréable à lire de Luciano Canfora est à déguster en salle Etude au deuxième étage, au rayon « Nouveautés ».
Marcellien
Animal de légende, la licorne…
Posté par redacteur dans Lumière sur..., patrimoine le 25 avril 2013
Au royaume des êtres de légende, la licorne occupe une place de choix. Sans doute cette prépondérance trouve-t-elle son origine dans les divers symbolismes qui lui sont attachés et dans ses représentations nombreuses et constantes des créations artistiques. Peintres, écrivains et poètes ont chanté la licorne fabuleuse, emblème de pureté, associée à la beauté d’une jeune fille. Cette image a perduré au cours des siècles et les réponses iconographiques actuelles à une interrogation sur Internet révèlent à quel point ce mythe a gardé de sa puissance.
Les représentations de cette bête fabuleuse ont parfois de quoi surprendre. Si l’on considère par exemple l’animal dessiné par nos ancêtres Magdaléniens sur une des parois de la grotte de Lascaux, on a du mal à trouver un rapport entre ce quadrupède bovin, doté de deux fines antennes, et une licorne. Ce qui est sûr, malgré tout, c’est que l’on a affaire ici à un être fabuleux. Laissons la parole à André Leroi-Gourhan, grand spécialiste de la Préhistoire :
Cette figure fantastique, traditionnellement dénommée « la licorne » n’a rien de commun avec la représentation d’aucun animal connu, fût-il mythique. Il existe ainsi plusieurs figures qu’on peut classer parmi les « monstres » notamment à Gabillou (Dordogne), à Pech-Merle (Lot) et surtout à Pergouset (Lot) […] La certitude de l’existence d’un animal mythique serait particulièrement propre à liquider cette tradition du folklore scientifique qui représente l’artiste copiant plus ou moins bien les animaux comestibles qu’il comptait sérieusement afficher dans son prochain tableau de chasse. [L'art des cavernes]
La licorne apparaît dans les textes anciens sous la plume de Ctesias au quatrième siècle avant notre ère. Plus tard, d’autres auteurs comme Aristote et Pline l’ancien aborderont également cette thématique. On trouve dans le texte de Ctesias la description classique qui servira aux représentations médiévales de l’animal légendaire :
Il y a dans l’Inde des ânes sauvages de la grandeur des chevaux, et même de plus grands encore. Ils ont le corps blanc, la tête couleur de pourpre, les yeux bleuâtres, une corne au front longue d’une coudée. La partie inférieure de cette corne, en partant du front et en remontant jusqu’à deux palmes, est entièrement blanche ; celle du milieu est noire ; la supérieure est pourpre, d’un beau rouge, et se termine en pointe. On en fait des vases à boire. Ceux qui s’en servent ne sont sujets ni aux convulsions, ni à l’épilepsie, ni à être empoisonnés, pourvu qu’avant de prendre du poison, ou qu’après en avoir pris, ils boivent dans ces vases de l’eau, du vin, ou d’une autre liqueur quelconque.
Pour les Grecs et les Romains, la licorne était considérée comme une bête féroce. Au début du Moyen Âge, par suite d’une erreur de traduction, l’animal légendaire prend une autre symbolique, liée au Christ. Sa robe blanche facilite l’interprétation de pureté. Le mythe évolue…
Omniprésente dans l’art, comme par exemple dans la fameuse série des tapisseries connues sous le nom de Dame à la Licorne, cet être de légende est aussi utilisé par les libraires imprimeurs pour distinguer leurs ouvrages. C’est le cas par exemple de Jacques Kerver ou François Huby. Plus étonnante est la présence de la licorne dans des ouvrages scientifiques comme l’Histoire des animaux – n° 1916 de notre fonds ancien – de Conrad Ges(s)ner dont nous avons déjà parlé. Mais le développement des connaissances passe forcément par des interrogations et des suppositions parfois audacieuses. Difficile alors de démêler la réalité et la légende.
[…] les hommes passent près de la licorne sans la reconnaître, même si des signes évidents la leur désignent. Ils marchent enfermés dans leurs soucis futiles comme dans une tour sans fenêtres. Ils ne voient rien autour d’eux ni en eux. […] Foulques se retrouva dans la clairière qu’il n’avait plus traversée depuis l’automne. Son cheval de nouveau s’arrêta. Foulques le sentit trembler entre ses cuisses. Il sut que ce n’était pas de fatigue. Il regarda devant lui, et cette fois vit la licorne. Elle était debout sous le cèdre et le regardait, brillante de toute la blancheur de la lune. Sa longue corne désignait le ciel par-dessus les arbres, et ses yeux bleus regardaient Foulques, comme les yeux d’une femme, d’une biche, et d’un enfant.

Ces quelques lignes tirées du livre de René Barjavel, Les dames à la licorne, correspondent assez bien à l’imaginaire associé à ce mythe lumineux entre tous. D’autres évocations se déclinent en littérature de Roger Zelazny avec Le signe de la licorne – cycle des Prince d’Ambre – à Harry Potter de Joanne Kathleen Rowling en passant par Tintin, héros de Hergé, dans Le secret de la licorne, ou encore l’album Ambre, de Philippe Grémy, magnifiquement illustré par Thierry Chapeau. Sculptures, tapisseries, céramiques, peintures comme par exemple Les licornes de Gustave Moreau, toutes ces œuvres rendent hommage à l’une des plus belles et des plus anciennes créatures de légende…
Alya-Dyn
Nous remercions Hugues Morin de nous avoir autorisés à utiliser une de ses photos réalisée en 2009 à Ottawa. Vous pouvez découvrir son blog L’esprit vagabond.
Animal de légende, le phénix…
Posté par redacteur dans Lumière sur..., patrimoine le 15 mars 2013
Il y a encore un autre oiseau sacré, appelé le phénix. Je ne l’ai pas vu, sinon en peinture ; aussi bien visite-t-il rarement les Égyptiens, tous les cinq cents ans, à ce que disent les gens d’Héliopolis ; il viendrait, d’après eux, quand son père meurt. S’il est tel qu’on le peint, voici quelles seraient sa grandeur et son apparence : les plumes de ses ailes sont les unes couleur d’or, les autres d’un rouge vif ; pour la silhouette et la taille, il ressemble de très près à l’aigle.
Voici donc le phénix tel que nous le présente Hérodote dans son livre II (73) des Histoires. Pour cet auteur grec, l’oiseau fabuleux de la taille d’un aigle se pare de couleurs flamboyantes. Si l’on se réfère à l’étymologie du mot phénix telle qu’on la trouve dans le Grand Larousse de la langue française, on apprend que l’origine grecque du mot, phoinix, signifie pourpre, teinture de pourpre, oiseau fabuleux d’Égypte, palmier. La description de l’animal
par Hérodote est en accord avec ces caractéristiques de couleur ; la taille indiquée suppose un oiseau de grande envergure. Mais qu’en est-il de l’espèce à laquelle il appartient ? En consultant le Dictionnaire de l’Antiquité ainsi que le livre de Jean-Pierre Corteggiani – L’Égypte ancienne et ses dieux – on trouve la réponse : il s’agit du Benou, héron cendré – ardea cinerea – et son cousin le héron pourpre – ardea purpurea. Cet oiseau migrateur est associé à l’image du soleil, au rythme de ses déplacements et à la ville d’Heliopolis. Le Benou, représentation divine de Rê, est ainsi en lien étroit avec le flamboiement de l’astre et sa régénération permanente dans le ciel… tout comme le phénix. Bien que cet oiseau légendaire ait la même capacité de renaissance que le Benou égyptien et trouve donc son origine sur les rives du Nil, il faut cependant reconnaître que la représentation classique du phénix n’a rien à voir avec un héron ! Le Moyen Âge a fait de cet être légendaire une créature fascinante comme nous l’explique Michel Pastoureau dans son ouvrage Bestiaires du Moyen Âge :
[…] il vit très longtemps, cinq cents ans, mille ans, parfois plus. Quand il sent sa mort prochaine, il s’enduit le corps d’aromates, de myrrhe et d’encens, puis il se construit un bûcher, à l’endroit où frappent le plus fortement les rayons du soleil. En battant des ailes, il allume le feu et s’y couche. Il meurt peu à peu, mais au bout de trois jours et trois nuits, il renaît de ses cendres, retrouve sa jeunesse et des ailes encore plus belles. Il s’envole alors vers une nouvelle vie.
Cette faculté de régénération et d’immortalité ont conduit les hommes du Moyen Âge à faire du phénix le symbole de la résurrection du Christ. Les représentations de cet oiseau sont celles d’un aigle et le lointain parent égyptien a peu à peu disparu dans les souterrains de la mythologie collective. La fascination pour cet être légendaire est cependant restée intacte au cours des siècles, comme c’est aussi le cas pour la sirène ou le dragon dont nous avons déjà parlé. Les fabulistes comme La Fontaine ou Jean-Pierre Claris de Florian ont utilisé le phénix comme source d’inspiration. Des écrivains aussi différents que Rabelais, Voltaire, Paul Eluard ou plus récemment J. K. Rowling dans Harry Potter ou des auteurs de mangas comme Osamu Tezuka ont utilisé le pouvoir de fascination du phénix. Un poète enfin ne pourrait être oublié dans cette évocation : Guillaume de Saluste, seigneur du Bartas qui, en 1578, écrivit La sepmaine [Semaine] ou Création du monde. Ce texte fut traduit en de nombreuses langues et assura la réputation de son auteur. Notre bibliothèque est installée sur la place qui porte le nom de cet illustre poète gascon. À ce titre, il est donc cher à nos cœurs de bibliothécaires et nous lui cédons la parole pour évoquer l’oiseau mythique…
Le celeste Phoenix commença son ouvrage
Par le Phoenix terrestre, ornant d’un tel plumage
Ses membres revivans que l’annuel flambeau
De Cairan jusqu’en Fez ne void rien de plus beau.
Il fit briller ses yeux, il luy planta pour creste
Un astre flamboyant au sommet de sa teste :
Il couvrit son col d’or, d’escarlate son dos,
Et sa queue d’azur, puis voulut qu’Atropos
Luy servist de Venus, et qu’une mort feconde
Rendist son aage esgal au long aage du monde.
Alya-Dyn
Le sens caché…
Posté par redacteur dans Lumière sur..., patrimoine, Un peu, beaucoup... le 10 janvier 2013
Le sens caché : art et histoire, de l’Antiquité au 11 septembre de Flavio Febbraro et Burkhard Schwetje (Ed. Ludion, 2010) permet de relier histoire de l’art et histoire mondiale. Chronologiquement, par l’étude d’œuvres artistiques, ce livre montre surtout la subjectivité de ces représentations par rapport à la réalité historique. En effet, longtemps, le pouvoir et les artistes sont inextricablement liés. Le premier utilisant les seconds pour mieux se valoriser, s’imposer, voire même réécrire l’histoire. Les artistes ne sont que des sujets qui permettent donc de ré-interpréter le réel imposé par les puissants.
Jusqu’au 18ème siècle, cette vision perdure mais, avec les révolutions française et américaine, débute une période d’histoire de l’Art plus « militante ». La démarche artistique emportée par les temps nouveaux ose exalter la victoire idéologique de divers courants historiques. Au 19ème siècle toutes les révolutions sont ainsi représentées. On voit même apparaître un art soucieux de dénoncer les violences et atrocités de certaines facettes de l’histoire, par exemple la guerre à travers sa transposition picturale :
Depuis La bataille de San Romano par Paolo Uccello en 1432.
La bataille est ici très « esthétisante ». L’atmosphère agitée de la bataille et du corps à corps [...] comme suspendue dans une atmosphère irréelle qui sublime le combat et l’idéalise dans une représentation exemplaire et des couleurs féeriques… comme le bleu des montures au sol.
Plus loin dans l’ouvrage nous trouvons : Le Trois mai 1808 à Madrid. Les exécutions sur la colline Principe Pio de Francisco de Goya en 1814.
Au centre de la scène, l’homme en blanc est le « christ populaire ». Il évoque l’image du martyr. À genoux devant les fusils il a une taille de géant. Les cadavres des fusillés sont montrés dans leur atrocité, le sang recouvre le sol. Le peloton d’exécution n’a pas de visage, ce qui souligne l’inhumanité de l’action que les soldats accomplissent…
Ainsi au 20ème siècle, il est quasi-impossible de trouver un artiste qui glorifie les victoires militaires sauf dans la propagande d’un régime totalitaire. Au contraire certains artistes impliqués dans la guerre, comme le peintre Otto Dix qui enthousiaste s’engage dans la 1ère guerre mondiale, en réchappe bouleversé, pacifiste et utilise son art pour dénoncer le traumatisme généré dans : La guerre, Otto Dix, 1929-1932.
Un paysage déshumanisé [...] terrible avec au centre, le seul être vivant est un homme qui n’a plus grand chose d’humain, le visage couvert par un masque à gaz. Autour de lui cadavres, ruines, décombres sont un condensé horrible de l’expérience vécue. Pendu à un pylône, un squelette pointe du doigt le gouffre : c’est la macabre désacralisation des nombreuses figures angéliques qui montrent la voie des cieux dans les retables. Ici ne subsiste que l’enfer !
En consultant cet ouvrage, le lecteur se rendra compte que chaque évènement historique est relaté généralement par une double page, comportant une œuvre d’art et des commentaires s’y référant. Parfois le même évènement est illustré par plusieurs œuvres pour accentuer les différents regards possibles pour un même fait historique. En histoire, les périodes antérieures entraînent souvent des glissements sémantiques face au réel, néanmoins au fil des temps, l’Art, par sa liberté d’expression, contribue indéniablement à la formation d’une conscience historique indépendante.

Enjamber le temps…
Posté par redacteur dans patrimoine le 3 janvier 2013
Si les hommes ont une destinée éphémère, il n’en est pas de même pour les œuvres patrimoniales ou artistiques qu’ils laissent derrière eux. Avec les multiples techniques d’investigation que notre siècle met à notre portée, analyser les créations du passé permet de mieux comprendre l’histoire. Ainsi en est-il pour les deux ponts de Paris dont il est question ici. Ces gravures proviennent d’un ouvrage de notre fonds ancien – n° G93 – récemment exposé dans notre bibliothèque pour la première thématique parisienne de cet automne. Cette Histoire de Paris composée par D. Michel Felibien (1725) comporte cinq volumes avec de magnifiques planches dépliantes. L’homme à qui l’on doit ces vues des bords de Seine s’appelait Jean Chaufourier (ou Chaufourrier), nom que la postérité n’a pas gardé dans ses rangs mais qui a quand même une petite place dans le prestigieux « Benezit » – Dictionnaire critique et documentaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs… Voici ce que
l’on peut lire au sujet de Chaufourier :
Peintre et graveur, né à Paris en 1679, mort à Saint-Germain-en-Laye le 28 novembre 1757. […] Le titre le plus intéressant de Chaufourrier est peut-être d’avoir été le professeur de dessin de Jean-Pierre Mariette. Grâce à la protection du duc d’Antin, il fut reçu à l’Académie Royale de peinture en 1735 et fut nommé professeur-adjoint de perspective. Peu après, il succéda à M. de Boullogne dans l’emploi de dessinateur de l’Académie des belles-lettres. Mais M. de Maurepas ayant jugé de la médiocrité du talent de Chaufourrier, fit donner la place de dessinateur à Bouchardon en 1736. […]
Les noms de Jean-Pierre Mariette et Edme Bouchardon ont traversé les siècles, ce qui n’est pas le cas de Chaufourrier. Pourtant, en regardant ces représentations de Paris, on peut trouver de l’intérêt à voir ces images du passé dont subsistent aujourd’hui encore des éléments. En un mot, ces images poussent nos pas dans ceux des historiens, pour reconstituer l’évolution des sites au fil du temps. Sur la première gravure, on reconnaît facilement le Pont-Neuf. Dans l’ouvrage sur Paris, édité par Citadelles & Mazenod en 1997, Guy-Michel Leproux situe pour nous l’origine du plus vieux pont de la capitale :
[…] le roi [Henri III] fut à l’origine du premier grand projet d’urbanisme parisien, qui préfigurait les réalisations d’Henri IV : en 1578, il posa la première pierre du Pont-Neuf, pont d’une longueur et d’une largeur jusqu’alors inusitées dans la capitale. C’est lui-même qui en avait choisi l’emplacement […]
On trouve dans le Dictionnaire de Paris une histoire de ce pont et notamment l’importance d’Henri IV qui, à la suite d’Henri III, fit reprendre les travaux en 1598. Le Pont-Neuf, contrairement à ce qui se faisait jusqu’alors, fut libre de toute construction. Henri IV voulait ainsi préserver la vue vers le Louvre. Le rôle majeur du Vert Galant dans l’histoire du Pont-Neuf est symbolisé par la statue équestre d’Henri IV qui, de nos jours encore veille sur le passé, même si ce n’est qu’une copie de la statue originale détruite en 1792.
En contemplant des vues actuelles du Pont-Neuf, on reconnaît aisément la plupart des éléments figurant sur notre gravure du dix-huitième siècle. Pour le deuxième pont représenté ici, il est beaucoup plus difficile à identifier par suite de multiples péripéties dans son histoire et des changements dans sa structure. Il me fallut confronter de nombreuses vues pour finir par identifier le pont de la Tournelle. Sa structure ayant connu de nombreuses modifications, l’étude de l’environnement proche me permit de reconnaître le fort de la Tournelle et la porte Saint-Bernard. L’actuel pont n’a rien à voir avec celui qui fut bâti en 1656 afin de contribuer au développement de Paris par la maîtrise du fleuve, mais il garde sa fonction de communication comme les 34 ponts qui jalonnent la Seine.
Encore une fois, l’observation de gravures anciennes nous plonge dans un passé riche d’enseignements sur l’histoire d’un lieu. Les livres à notre disposition dans nos médiathèques et les sites spécialisés de notre univers numérique nous permettent d’alimenter ces recherches et d’enjamber les siècles tout comme les ponts de cet article.
Alya-Dyn
Animal de légende, le dragon…
Posté par redacteur dans Lumière sur..., patrimoine le 13 décembre 2012

Parmi les animaux de légende, le plus flamboyant est bien sûr le dragon ! Cet être fabuleux, hôte des endroits inaccessibles qu’il défend jalousement de toute intrusion, évoque pour tous la force, la puissance et l’invulnérabilité. Porteur de toutes les ambiguïtés, entre force démoniaque dans la tradition chrétienne où il est l’incarnation de Lucifer et symbole de bonheur en Extrême-Orient où il est identifié au dieu du feu, le dragon n’a cessé de remplir sa fonction d’archétype indispensable dans l’imaginaire des hommes. Il est devenu l’animal légendaire par excellence, celui qui nourrit les contes où le héros doit vaincre le monstre pour conquérir une princesse ou un trésor. On peut se demander avec raison s’il existe une base réelle pour la création de cet animal fabuleux et terrifiant.
Aristote évoque […] à plusieurs reprises le « drakôn », soit au sens général de « grand serpent » que ce mot a en grec, soit pour désigner une espèce déterminée de poisson ; mais ce dernier vocable, étymologiquement apparenté à un verbe signifiant « fixer du regard », et qui depuis Homère peut aussi désigner un animal fabuleux (notre « dragon »), est lourd d’ambiguïtés virtuelles qui ne manqueront pas de se développer ultérieurement.

Cette phrase tirée du livre Animaux étranges et fabuleux d’Ariane et Christian Delacampagne – dont nous avons déjà eu l’occasion de parler dans un article précédent – montre à quel point la notion de dragon est ancienne. L’article que l’on peut trouver dans la célèbre Encyclopédie de Diderot et D’Alembert – n° G172 de notre fonds ancien – propose une explication scientifique sur l’existence supposée des dragons. Pour les hommes du Siècle des Lumières, il convenait de faire avancer les connaissances et reculer les superstitions. Voici ce que l’on pouvait lire au sujet des dragons :
Il n’y a déjà dans les livres que trop de ces histoires fabuleuses de dragons : j’avoue qu’il y en a quelques-unes qui sont fondées sur de grandes autorités, & je ne suis pas éloigné de les croire vraies pour le fond, en mettant quelques modifications dans la forme. Je pense qu’on a donné indistinctement le nom de dragon aux animaux monstrueux du genre des serpens [sic], des lésards [sic], des crocodiles, etc. que l’on a trouvés en différens tems [sic], & qui ont paru extraordinaires par leur grandeur ou par leur figure.
Pour aller plus loin dans l’explication scientifique, on peut confronter le mythe de l’animal légendaire avec la réalité paléontologique. Dans le passionnant ouvrage Dragons entre sciences et fictions, édité par le CNRS, Philippe Taquet éclaire d’un jour nouveau ces croyances superstitieuses du passé :
Les hommes des temps anciens ont été très certainement frappés par la découverte fortuite de restes enfouis dans le sol, d’ossements gigantesques et de crânes aux formes bizarres, qui furent interprétés comme la preuve de l’existence de créatures monstrueuses.

Rien d’étonnant donc à ce que des ossements de dinosaures ou de mammouths trouvés dans le sol aient pu générer des idées de créatures monstrueuses. Il ne faut d’ailleurs pas s’en plaindre : l’invention des mythes fait partie de la construction psychique des individus et engendre la création artistique indispensable à toutes les sociétés humaines. Ainsi les dragons ont nourri l’imaginaire des écrivains, peintres, sculpteurs et dans nos livres anciens, si chers à mon cœur de bibliothécaire, on peut voir des dragons de toutes sortes, comme vous pouvez le voir avec les illustrations de cet article. On comprend en voyant ces représentations à quel point cet animal légendaire a pu revêtir d’aspects différents que ce soit le dragon de l’ouvrage d’Olaus Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus – n° 5871 de notre fonds ancien – clairement identifiable avec son corps écailleux de serpent, ses ailes et ses pattes griffues, ou encore les serpents de Conrad Ges(s)ner dans son Histoire des animaux – n° 1916 – avec une mention spéciale pour l’animal à sept têtes qui s’apparente aux dragons, malgré l’absence d’ailes. Quand on sait que Conrad Ges(s)ner est considéré comme un des pères de la zoologie, on conçoit mieux à quel point l’existence de ces créatures fantastiques était bien réelle pour lui et les hommes de son temps.
De nos jours, du conte à l’étude scientifique, du roman de fantasy au jeu de rôle, les dragons font encore abondamment partie de l’imaginaire et de la création humaine, sans oublier, tous les douze ans, à l’occasion du nouvel an chinois, la célébration par les asiatiques de cet animal mythique, symbole de bravoure, de noblesse et de chance. En cette année 2012, assez sombre au regard de l’actualité, espérons que le dragon, dont c’est la grande fête, remplira ce rôle bénéfique qu’on veut bien lui attribuer…
Alya-Dyn
Il y a dans l’Inde des ânes sauvages de la grandeur des chevaux, et même de plus grands encore. Ils ont le corps blanc, la tête couleur de pourpre, les yeux bleuâtres, une corne au front longue d’une coudée. La partie inférieure de cette corne, en partant du front et en remontant jusqu’à deux palmes, est entièrement blanche ; celle du milieu est noire ; la supérieure est pourpre, d’un beau rouge, et se termine en pointe. On en fait des vases à boire. Ceux qui s’en servent ne sont sujets ni aux convulsions, ni à l’épilepsie, ni à être empoisonnés, pourvu qu’avant de prendre du poison, ou qu’après en avoir pris, ils boivent dans ces vases de l’eau, du vin, ou d’une autre liqueur quelconque.
Il y a encore un autre oiseau sacré, appelé le phénix. Je ne l’ai pas vu, sinon en peinture ; aussi bien visite-t-il rarement les Égyptiens, tous les cinq cents ans, à ce que disent les gens d’Héliopolis ; il viendrait, d’après eux, quand son père meurt. S’il est tel qu’on le peint, voici quelles seraient sa grandeur et son apparence : les plumes de ses ailes sont les unes couleur d’or, les autres d’un rouge vif ; pour la silhouette et la taille, il ressemble de très près à l’aigle.
La bataille est ici très « esthétisante ». L’atmosphère agitée de la bataille et du corps à corps [...] comme suspendue dans une atmosphère irréelle qui sublime le combat et l’idéalise dans une représentation exemplaire et des couleurs féeriques… comme le bleu des montures au sol.
Au centre de la scène, l’homme en blanc est le « christ populaire ». Il évoque l’image du martyr. À genoux devant les fusils il a une taille de géant. Les cadavres des fusillés sont montrés dans leur atrocité, le sang recouvre le sol. Le peloton d’exécution n’a pas de visage, ce qui souligne l’inhumanité de l’action que les soldats accomplissent…