Archives de la catégorie Un peu, beaucoup…

Positif, avril 2013 : l’épopée du kung-fu par Wong Kar-Wai

Tony Leung Chiu Wai dans The Grandmaster

Dans sa livraison d’avril 2013 la revue Positif met à l’honneur le nouveau film du maître chinois Wong Kar-Wai, The Grandmaster (photo de couverture, longue présentation du film et entretien fouillé avec le cinéaste).

Né à Shanghai dans les années 1950, puis installé à Hong-Kong en 1962, Wong Kar-Wai va peu à peu construire une œuvre filmique d’une rare cohérence, dans une des capitales mondiales du cinéma générant un style, une virtuosité technique et une originalité qui lui sont propres (Hong Kong a donné naissance au cinéma de John Woo, de Johnnie To et de Tsui Hark, pour ne citer que les plus emblématiques de ses réalisateurs). Mais c’est la veine « cinéma d’auteur » qui intéresse notre ami, lequel, avec ses premiers long-métrages, va nous offrir le kaléidoscope singulier des errances de la passion amoureuse, dans ce qu’elle a de plus ténu, de plus fragile, de plus légitime aussi (il n’y a qu’à se laisser bercer par le rythme de la narration visuelle dans As tear goes by (1988), Nos années sauvages (1989) et Chungking express (1994)).

Mais la vraie reconnaissance internationale arrive avec Happy together en 1997, qui donne au réalisateur de Hong Kong un statut envié de jeune prodige de la mise en scène. Confirmé par la suite avec l’éclat d’In the mood for love en 2000 qui le propulse dans la cour des grands (ce film est sans aucun doute le premier chef d’œuvre indiscutable du deuxième siècle du cinéma), les films qui suivent déçoivent les spectateurs et laissent un goût d’inachevé, de clinquant, à cause d’un symbolisme trop appuyé, usant de recettes filmiques qui ne sont plus à faire (quelques années plus tard Pedro Almodovar tombera dans les mêmes travers).

Alors Wong Kar-Wai revient là où personne ne l’attendait, sauf les connaisseurs attentionnés de son œuvre ; car en 1994 il réalisa un très beau film d’arts martiaux avec son acteur fétiche Tony Leung Chiu Wai et l’incandescent Leslie Cheung (disparu depuis tragiquement), Les cendres du temps, qui narre l’itinéraire solitaire d’un homme esseulé. C’est pourquoi la nouvelle œuvre du maître chinois ne dépareille aucunement dans sa filmographie. The grandmaster réaffirme les préoccupations et les interrogations du cinéaste sur la fragilité des certitudes (ai-je fait le bon choix en me conformant à l’enseignement d’un maître, au détriment des plaisirs de l’existence ?), sur l’attention porté aux autres (Ip Man qui saura reconnaître dans le jeune Bruce Lee le jeune prodige à venir qui lui succèdera), les subtilités mais aussi les souffrances de la filiation, choisie ou imposée (à quel moment, et pourquoi, décide-t-on de trahir son père adoptif ou son mentor ?) et puis bien sûr l’éternelle question du sentiment amoureux (la relation amoureuse réciproque mais jamais consommée entre Ip Man et la délicieuse fille du Maître).

Tout cela dans une très belle photographie et une lumière caressante, une narration estompée, mélancolique, très douce, où la fulgurance des combats (opéras en miniature figurant la beauté du geste parfait et la confrontation entre désir et douleur) souligne l’envie de toujours parfaire un art par essence irréalisable. C’est cette gageure que filme Wang Kar-Wai dans ce film appelé à devenir un des classiques intemporels du film d’arts martiaux chinois, parmi les joyaux de King Hu et de la Shaw Brothers.

Marcellien

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Relisez vos classiques (10) : Pot-Bouille, d’Emile Zola (1882)

« On voit la paille dans l’œil du voisin mais on ne voit pas la poutre dans le sien. » Cette maxime illustre parfaitement le dixième roman de la série des Rougon Macquart. Zola y met en scène les habitants d’un immeuble « honnête ». Ce sont en majorité des bourgeois car selon eux, « il suffi[t] d’un ouvrier dans une maison pour l’empester. » Pourtant, ils sont loin d’être aussi respectables qu’ils le prétendent car « [...] il s’y passe de propres choses [dans cette baraque], on y rencontre du joli fumier. Ça ne veut pas de femme chez soi, lorsque ça tolère, à chaque étage, des salopes bien mises qui mènent des vies de chien, derrière les portes ! »

Adultère, intolérance, mesquinerie, les appartements cossus abritent les pires turpitudes. Dans les cuisines, penchées aux fenêtres, les bonnes mettent au jour toute l’ordure cachée. Au XIX° siècle, l’expression pot-bouille désigne la cuisine quotidienne des ménages, notre « tambouille » d’aujourd’hui. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un ensemble de faux-semblant, de moralité feinte propre à cacher ce qu’on réprouve ouvertement chez les autres.

Ci-après, Duveyrier, juge et amant d’une des bonnes de l’immeuble, explique comment une piqueuse de bottines jetée à la rue par les habitants pour indécence a été condamnée pour infanticide :

En effet, ces messieurs passaient de la politique à la morale. Ils écoutaient Duveyrier donner des détails sur une affaire dans laquelle on avait beaucoup remarqué son attitude. On allait même le nommer président de chambre et officier de la Légion d’honneur. Il s’agissait d’un infanticide remontant déjà à plus d’un an. La mère dénaturée, une véritable sauvagesse, comme il le disait, se trouvait être précisément la piqueuse de bottines, son ancienne locataire, cette grande fille pâle et désolée, dont le ventre énorme indignait Monsieur Gourd. Et stupide avec ça ! car, sans même s’aviser que ce ventre la dénoncerait, elle s’était mise à couper son enfant en deux, pour le garder ensuite au fond d’une caisse à chapeau. Naturellement, elle avait raconté aux jurés tout un roman ridicule, l’abandon d’un séducteur, la misère, la faim, une crise folle de désespoir devant le petit qu’elle ne pouvait nourrir ; en un mot, ce qu’elles disaient toutes. Mais il fallait un exemple. Duveyrier se félicitait d’avoir résumé les débats avec cette clarté saisissante, qui parfois déterminait le verdict du jury.
- Et vous l’avez condamnée ? demanda le docteur.
- À cinq ans, répondit le conseiller de sa voix nouvelle, comme enrhumée et sépulcrale. Il est temps d’opposer une digue à la débauche qui menace de submerger Paris.

À suivre : Au bonheur des dames.

Madame Bovary

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Les écrivains inutiles, d’Ermanno Cavazzoni

Voici un surprenant recueil de portraits improbables d’écrivains inutiles. Le loufoque côtoie le sarcasme, l’ironie et le délire dans un assemblage très ordonné de textes relatifs à la fonction d’écriture. L’imagination d’Ermanno Cavazzoni n’a guère de limite ; quant aux préjugés ou aux interdits, il s’en joue avec une verve insensée d’où le lecteur ressort ébouriffé et joyeux d’avoir été ainsi promené dans une galerie de personnages ubuesques. Difficile de résumer un tel livre, tant les situations diverses et invraisemblables se succèdent au fil des pages. On peut cependant donner le ton par de brefs extraits :

Un écrivain né dans une vallée marécageuse asséchée étudiait les sols et les sous-sols en se demandant quel était le terrain le plus favorable à l’éclosion et à la pousse des écrivains. […] Toutefois l’écrivain est rare au-delà de deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer.

Ermanno Cavazzoni est parti des sept vices – luxure, gourmandise, avarice, paresse, envie, colère et orgueil – pour créer ses écrivains inutiles, confrontés à des situations rocambolesques, comme celle-ci par exemple :

Deux écrivains au bord de la mer jouaient au sable avec leur petit seau. Tout près il y avait un troisième écrivain qui creusait avec une petite pelle, et un quatrième était dans l’eau jusqu’aux genoux, contemplant les friselis de la mer. Loin, là où finissait le sable, un cinquième écrivain lapait une glace.
« C’est l’heure d’écrire » criait à un certain moment la monitrice en agitant joyeusement une clochette. Sur quoi tous se levaient allégrement.

Chacun des tableaux de ce livre est à déguster avec légèreté et désinvolture, même si parfois la satire est un peu grinçante. Les bibliothécaires ne manqueront pas de sourire à la lecture du dernier chapitre, intitulé Congé, dans lequel il est question d’eux et de leur sacro-sainte bibliothèque :

Si les bibliothèques étaient en plein air, dans les prés, et que les lecteurs se dispersaient dans la campagne, au milieu des pâturages, s’ils étaient debout dans l’eau courante et se rafraîchissaient la tête, ce serait beaucoup plus sain et le personnel professerait une philosophie plus optimiste. S’il y avait aussi une petite brise perpétuelle, légère, qui tourne les pages, balaie les pellicules et les cheveux tombés, ce serait une sorte de paradis terrestre, un éternel mois d’avril.

Un peu d’irrévérence, c’est toujours salutaire, non ?

Alya-Dyn

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Les exercices de survie de Jorge Semprun

L'écrivain humaniste Jorge Semprun

Jorge Semprun, Exercices de survie, Gallimard, 2012

Le dernier texte publié de Jorge Semprun est un texte posthume, le tout premier d’une série de volumes qui, malheureusement, ne verront jamais le jour ; la maladie en ayant décidé autrement.

Une fois la lecture du livre terminée, on reste un temps en apesanteur, ému par la limpidité de la prose, sa beauté caressante mais aussi sa parcimonie, qui confronte plusieurs strates de temps (les dimanche à Buchenwald, les journées à Paris ou à Auxerre pendant l’occupation, la clandestinité à Madrid, de 1952 à 1962…), de remémoration (la torture subie, la souffrance insupportable, insondable, mais aussi la résistance de l’esprit, qui empêche de parler à ses bourreaux de la Gestapo française) ; tout cela, et bien plus encore, à l’aune des cheminements d’une vie humaine épousant les méandres de l’histoire cataclysmique du vingtième siècle.

Mais le récit de la geste est bouleversant.

Evidemment, on ne naît pas homme de plume, on le devient. Mais Jorge Semprun fut plus que cela, une sorte de « héros officiel dans l’Union Européenne » selon la belle terminaison d’Imre Kertész. Il y en eut d’autres : Stéphane Hessel, les époux Aubrac, François Jacob… Et il est bon de se plonger dans les textes de ces vivifiants passeurs, pour comprendre d’où nous venons, et à qui nous devrions dire merci. Car c’est une chose de boire un café en terrasse, en fumant une cigarette et en conversant avec un ami, avenue Kléber, par une journée ensoleillée de printemps ; c’en est une autre d’accomplir ce même geste en mai ou juin 42 par exemple, au même endroit, pas très loin de l’Hôtel Majestic. Il est des gestes simples, parfois, en des circonstances particulières, qui demandent davantage que de la volonté et du courage : une abnégation dans l’idée même qu’on risque de se faire prendre, de chanceler sous la torture, et de n’avoir pas assez d’une vie pour le regretter.

Ce récit alerte de Jorge Semprun bourdonne longtemps en nous une fois sa lecture terminée, comme une lumière qui ne s’éteint jamais, dans le brouillard dérisoire de nos vies sibyllines.

Cet ultime livre de Jorge Semprun est celui de la réconciliation, avant l’extinction complète des derniers feux de bruyère.

Marcellien

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Relisez vos classiques (9) : Nana, d’Emile Zola (1880)

Dans les dernières années du Second Empire, Nana incarne Vénus au théâtre des Variétés. Elle doit son succès à ses formes plantureuses mises en valeur par la simple gaze qu’elle porte sur scène. Les hommes de la bonne société se pressent à sa porte, et elle use de ses charmes pour se faire entretenir. Vivant dans un luxe tapageur, elle pousse à la ruine ou au suicide plusieurs de ses amants. Le comte Muffat, en particulier, paie de sa personne sa passion pour Nana. Probe et dévot au début du roman, il supporte toutes les humiliations pour un baiser de la jeune femme, qu’il entretient. Les frères Hugon, eux aussi, paieront très cher leur amour pour Nana : Georges se suicide et Philippe commet des vols pour répondre aux exigences pécuniaires de la jeune femme. Après avoir ruiné tous ses amants, Nana part en Russie. De retour à Paris, elle contracte la petite vérole et meurt.

Émile Zola dépeint avec Nana la vie de luxe et d’oisiveté menée par les hautes sphères de la société. Nana, issue de la classe ouvrière (elle est la fille de Gervaise, héroïne de l’Assommoir) tire parti de ses charmes pour mener une vie facile mais fade, faite de plaisirs, de dîners et de fêtes.

Ce fut l’époque de son existence où Nana éclaira Paris d’un redoublement de splendeur. Elle grandit encore à l’horizon du vice, elle domina la ville de l’insolence affichée de son luxe, de son mépris de l’argent, qui lui faisait fondre publiquement les fortunes. Dans son hôtel, il y avait comme un éclat de forge. Ses continuels désirs y flambaient, un petit souffle de ses lèvres changeait l’or en une cendre fine que le vent balayait à chaque heure. Jamais on n’avait vu une pareille rage de dépense. L’hôtel semblait bâti sur un gouffre, les hommes avec leurs biens, leurs corps, jusqu’à leurs noms, s’y engloutissaient, sans laisser la trace d’un peu de poussière. [...] [Nana] ne pouvait voir quelque chose de cher sans en avoir envie, elle faisait ainsi autour d’elle un continuel désastre de fleurs, de bibelots précieux, d’autant plus heureuse que son caprice d’une heure coûtait davantage. Rien ne lui restait aux mains ; elle cassait tout, ça se fanait, ça se salissait entre ses petits doigts blancs ; une jonchée de débris sans nom, de lambeaux tordus, de loques boueuses, la suivait et marquait son passage.

À suivre : Pot-Bouille

Madame Bovary

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Les Univers parallèles, de Tobias Hürter et Max Rauner

Un demi-millénaire après Copernic, une nouvelle révolution gronde : l’Univers serait multivers. Il n’existerait pas un, mais une infinité d’Univers. Nous habiterions l’un d’entre eux, une niche dans un cosmos pluralisé. Chaque monde concevable existerait réellement, chaque histoire possible se déroulerait quelque part.

Ces théories à donner le vertige sont présentées dans un ouvrage très sérieux sur les Univers parallèles. Ce qui, au siècle dernier, relevait de la science-fiction est aujourd’hui le terrain de jeux de chercheurs on ne peut plus respectables qui traquent l’essence de notre monde dans des spéculations mathématiques qui échappent au commun des mortels. Pourtant dans l’excellent ouvrage de Tobias Hürter et Max Rauner, on peut sans peine se plonger dans les réflexions les plus étonnantes de la science actuelle. Point n’est besoin de connaître en détail les formules d’Einstein, la théorie des cordes de Léonard Susskind ou l’histoire complète de la physique quantique. Il suffit de se laisser emporter par le texte clair de ces deux journalistes pour découvrir les étonnantes possibilités offertes par ces nouvelles approches. Ce qui est abordé ici a de quoi frapper les esprits et éveiller des doutes sur les théories avancées. Que le professeur de physique Alexandre Vilenkin de l’Université Tufts près de Boston, dans le Massachussets et son collègue russe Andreï Linde puissent évoquer la formation de nouveaux univers en prenant l’image des bulles d’un bain moussant a de quoi susciter des interrogations sur le sérieux de ces théories ! Et pourtant, l’histoire des sciences est parsemée d’idées novatrices incroyables qui eurent du mal à s’imposer. Pour illustrer l’aveuglement des hommes face aux mutations trop rapides, voici un exemple très frappant relaté par Tobias Hürter et Max Rauner :

« Les contemporains ne remarquent souvent rien des révolutions qui ont lieu sous leurs yeux. » [citation de Carrier, philosophe allemand et biographe de Copernic] Cela vaut également pour ceux qui se trouvent au cœur des événements : le 14 juillet 1789, Louis XVI rentre bredouille de la chasse. Il note un seul mot dans son journal : « Rien ».

Pour ces théories des multivers, rien n’est donc à exclure. Le regard de l’observateur peut parfois l’induire en erreur sur la réalité du monde… Ainsi, des étoiles sont peut-être présentes dans le ciel nocturne, là où nos yeux ne voient qu’obscurité et, à l’inverse, d’autres qui semblent être bien réelles ont déjà disparu. Ces illusions s’expliquent par la distance des corps célestes et la vitesse de la lumière, 300 000 kilomètres par seconde. De tels concepts ont de quoi dérouter et la cosmologie est confrontée à une multitude de vertigineuses énigmes comme par exemple celle de l’énergie noire qui constitue environ 70% de l’Univers et dont pourtant on sait bien peu de choses… Toutes les questions auxquelles tentent de répondre les spécialistes de l’Univers les entraînent parfois dans des domaines traités normalement par la philosophie. Ainsi, les mots de John Barrow – cosmologiste, astrophysicien et physicien anglais – ont de quoi surprendre :

Il devrait […] exister dans un Univers infini une infinité de civilisations. Dans celles-ci doivent également se trouver des copies de nous tous à tous les âges. Lorsque quelqu’un meurt, il existe également quelque part dans le vaste Univers de nombreuses copies de lui, qui apportent du passé la même mémoire, les mêmes souvenirs et les mêmes expériences, mais continuent à vivre. Cela continue pour toujours et de ce point de vue, chacun de nous « vit » éternellement.

Comment ne pas être dérouté(e) par de telles affirmations proférées par un scientifique renommé ? Les astrophysiciens auraient-ils perdu la raison ? Ou bien la science est-elle en train de se confronter aux plus fascinants mystères de notre monde ? En refermant ce livre, vous ne pourrez plus regarder de la même façon un ciel étoilé ou des photos de l’Univers saisies par le télescope Hubble. La question des Univers parallèles vous fera envisager autrement votre vie, à moins que vous ne rejetiez ces théories inconcevables pour nos petits esprits humains…

Alya-Dyn

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