Archives de la catégorie Un peu, beaucoup…

La Grande Guerre : 1917 : le soldat inconnu, de Fred Duval, Jean-Pierre Pécau et Mr Fab

L’homme de l’année est une série qui démarre très bien. Dans ce premier tome, on se centre sur 1917, la guerre de 14, avec comme personnage principal un certain Boubacar N’dore.

Le récit de Fred Duval et Jean-Pierre Pécau commence en actuelle Côte d’Ivoire. On découvre l’enrôlement contraint de Boubacar dans l’armée coloniale française. Aux côtés du Lieutenant Joseph Sorbier, le héros va combattre sur sa terre natale, puis au Maroc, et se retrouvera ensuite dans l’horreur des tranchées.
On est alors confronté aux généraux incompétents, aux injustices, au racisme, et bien sûr à la boucherie de la der des ders. Mais ce qui à mes yeux est le plus marquant et poignant dans cette bd, c’est surtout cette « histoire d’hommes », la relation entre Joseph et Boubacar. Au début, les rapports sont très hiérarchiques, puis au fil du récit cela va se transformer en une sincère amitié. Les scénaristes ont bien joué la chose, dans le sens où l’on ne tombe pas dans du bien-pensant mielleux.
L’enchaînement des cases est très bien rythmé, les combats sont dynamiques, violents et n’épargnent pas le lecteur. Mr Fab remplit donc très bien son travail au niveau du dessin, mais aussi sur la couleur. Cette dernière, très bonne, est accompagnée d’une sorte de filtre et s’accorde parfaitement avec l’époque abordée.

Une très bonne surprise, j’espère que la suite de la série sera du même niveau.

Vous voyez ce filtre ? Ces traits noirs qui rappellent les vieux journaux. Si non, lisez la bd Wink

Less’ Klave

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Un obélisque… et deux Fontana

Au centre de la place Saint-Pierre de Rome, se dresse un obélisque dont l’histoire est intéressante à plus d’un titre. Notre fonds ancien possède un volumineux ouvrage – n°2324 – intitulé Templum Vaticanum et ipsius origo rédigé par Carlo Fontana et publié en 1694. On y trouve expliqué en latin et en italien, avec de très nombreuses planches, l’incroyable installation de l’obélisque à son emplacement définitif. L’architecte responsable de cet événement spectaculaire s’appelait Fontana… non pas Carlo, dont nous venons de parler, mais Domenico. À la demande du pape Sixte Quint, Domenico Fontana fit déplacer et ériger place Saint-Pierre l’obélisque que Caligula avait fait venir d’Égypte en 37 pour orner son nouveau cirque. Pline l’ancien, dans le livre XXXVI de son Histoire naturelle, évoque le vaisseau de taille imposante utilisé pour l’acheminement du monolithe :

L’entreprise la plus difficile, ce fut de faire venir des obélisques à Rome. Les vaisseaux qu’on y employa ont eux-mêmes excité l’admiration. […]
Quant à celui que l’empereur Caligula avait employé pour transporter l’autre obélisque, il fut conservé pendant quelques années, c’était le bâtiment le plus merveilleux qu’on ait jamais vu en mer : le dieu Claude le fit venir à Ostie après avoir élevé dessus des tours en terre de Pouzzoles, et le coula dans l’intérêt du port qu’il construisait. Puis il fallut faire d’autres bâtiments pour conduire l’obélisque par le Tibre, ce qui donna lieu de connaître que ce fleuve n’a pas moins d’eau que le Nil.

Le cirque de Caligula sera terminé sous Néron. C’est là, au pied de l’obélisque, que périt Saint Pierre en 64, lors des persécutions ordonnées par Néron. Pour donner un signal fort de son pontificat, Sixte Quint concrétisa le projet de ses prédécesseurs, visant à installer le monolithe au centre de la place Saint Pierre. Il voulait ainsi donner une représentation évidente du lien entre ce monument païen et le martyre des premiers chrétiens, particulièrement Saint Pierre, considéré par l’Église comme le premier pape. Sixte Quint se mit en quête d’un homme capable d’exécuter ce grandiose dessein. Il reçut des propositions de toute l’Europe. Pour finir, le projet de Domenico Fontana fut retenu. Dans son Histoire de Rome, Christopher Hibbert fait revivre l’événement :

L’opération commença à deux heures le 30 avril 1586. Toutes les fenêtres et tous les toits pouvant servir de postes d’observation avaient été pris d’assaut. Les huit cents hommes qui travaillaient sur Saint-Pierre avaient entendu la messe à l’aube. Ils étaient là, près des cordes et des treuils, attendant le signal de Fontana pour sortir l’obélisque de son trou. […]
Malgré la foule, un silence absolu régnait : le pape avait ordonné l’exécution immédiate de toute personne qui, en faisant le moindre bruit, risquerait de faire échouer l’opération.

Ainsi fut érigé l’obélisque du Vatican au centre de la place, mais qui se souvient aujourd’hui de Domenico Fontana, architecte oublié de cette entreprise ? Quant à Carlo Fontana, il nous a laissé les précieuses planches illustrant ce mémorable événement. Si un jour vous vous trouvez à Rome, place Saint-Pierre, ayez une pensée pour tous les hommes et les chevaux qui ont participé à cette entreprise exceptionnelle, au péril de leur vie…

Alya-Dyn

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Le grand cahier, d’Agota Kristof

En février 2013, dans le cadre de la saison culturelle de Circa, nous avions pu découvrir Gemelos, un spectacle de la compagnie chilienne Teatrocinema. L’histoire de ces deux jumeaux d’une dizaine d’années confiés à leur grand-mère pour le temps de la guerre était adaptée du roman d’Agota Kristof : Le grand cahier. La mise en scène – entre le castelet où certains personnages étaient de simples marionnettes, les clins d’œil au cinéma, des masques et des effets de pantomime – avait donné une création inattendue où la violence se parait des habits du conte pour enfants. À la fin de la représentation, on éprouvait des sensations d’une force telle que l’on ressentait le besoin de lire ou de relire le roman ici adapté avec tant de talent. C’est ce que j’ai fait et je ne l’ai pas regretté.

Exercice d’endurcissement de l’esprit […]
Notre Mère nous disait :
- Mes chéris ! Mes amours ! Mon bonheur ! Mes petits bébés adorés !
Quand nous nous rappelons ces mots, nos yeux se remplissent de larmes.
Ces mots, nous devons les oublier, parce que, à présent, personne ne nous dit des mots semblables et parce que le souvenir que nous en avons est une charge trop lourde à porter.
Alors, nous recommençons notre exercice d’une autre façon.
Nous disons :
- Mes chéris ! Mes amours ! Je vous aime… Je ne vous quitterai jamais… Je n’aimerai que vous… Toujours… Vous êtes toute ma vie…
À force d’être répétés, les mots perdent peu à peu leur signification et la douleur qu’ils portent en eux s’atténue.

L’auteure, Agota Kristof, d’origine hongroise, a connu la guerre alors qu’elle n’était qu’une enfant et a quitté son pays en 1956, lors de la révolution. Installée près de Neuchâtel, elle se met à écrire en français et publie Le grand cahier en 1986. Ce livre connaît un immense succès, tant il décrit avec force par de courts chapitres la vie de ces deux jumeaux en pleine guerre. Pour faire face à la violence qui les entoure, les deux enfants s’imposent des exercices d’endurcissement. Le grand cahier est celui où ils consignent cet apprentissage particulier. Ils racontent froidement les expériences qui les aident à survivre.

[…] dans un milieu où tout le monde parlait français, je parlais français avec mes enfants. Alors, lorsque je me mettais à écrire le soir, le français me venait naturellement. J’ai commencé par écrire des pièces de théâtre. C’était plus facile : les dialogues ressemblaient à ce que j’entendais autour de moi. Il n’y avait pas de descriptions à écrire : juste un nom à mettre devant les interventions de chaque personnage. […] quand j’ai commencé à écrire Le grand cahier, c’était comme des scènes de théâtre que je décrivais.

Dans cet entretien avec Aliette Armel pour le Magazine littéraire, Agota Kristof nous donne quelques clés pour comprendre le style si percutant de ce roman très noir. Si l’on ajoute à cette caractéristique le fait qu’au début de la guerre Agota Kristof n’avait que quatre ans et qu’elle maîtrisait déjà la lecture, on saisit encore mieux la face sombre de l’écrivaine et la relation avec ses personnages. L’histoire racontée dans le grand cahier est devenue un des grands classiques de la littérature, souvent adapté et récemment porté à l’écran. Effrayant et magnifique…

Alya-Dyn

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Relisez vos classiques : Le Rêve, d’Emile Zola (1888)

Ce roman, le seizième de la série, est un peu différent des autres. C’est sans doute l’un des moins sombres de tous. Angélique est la fille de Sidonie Rougon. Abandonnée par sa mère, elle est recueillie une nuit de Noël par les Hubert, un couple de brodeurs sans enfant. La fillette grandit à l’ombre de la cathédrale qui jouxte la maison de ses parents adoptifs. Adolescente, Angélique découvre par hasard la Légende dorée, de Jacques de Voragine. Dès lors, elle vit dans un rêve, entourée des saints de la légende. Elle en est persuadée, un prince viendra et l’emmènera…

Ces histoires [la vie des saints de la Légende] hantaient l’imagination d’Angélique : elle en parlait comme de faits certains, arrivés la veille ; elle avait lu les noms de Laurette et de Balbine sur de vieilles pierres tombales, encastrées dans les murs de la chapelle. Alors pourquoi donc ne mourrait-elle pas toute jeune, heureuse elle aussi ? Les armoiries rayonnaient, le saint descendait de son vitrail, et elle était ravie au ciel, dans le petit souffle d’un baiser.

Comme dans La Conquête de Plassans et La Faute de l’abbé Mouret, la religion tient une grande place dans Le Rêve. Mais le ton du roman est beaucoup plus doux, malgré sa fin tragique. Ici, la religion est source de bonheur.

Madame Bovary

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Simenon de A à Z : Maigret à New-York (1947)

Pour répondre aux questions inquiètes d’un jeune homme au sujet de son père John Maura, Maigret quitte sa retraite de Meung-sur-Loire pour New-York. Jean Maura qui accompagne l’inspecteur lors de la traversée, disparaît mystérieusement à l’arrivée. Commence alors pour Maigret une série d’investigations sur le père surnommé Little John, homme d’affaire puissant, dont le passé recèle des zones d’ombre. Mais pour approcher une personnalité aussi importante aux États-Unis, les barrières sont nombreuses et Maigret aura bien du mal à reconstituer l’histoire familiale des Maura. Sa légendaire persévérance lui permettra cependant de retrouver Joseph Daumale, ancien ami de Little John et violoniste comme lui. C’est à ce moment de l’enquête que reparaît le fils de Maura, Jean. Ayant pu parler avec son père et se rassurer à son sujet, le jeune homme peut donc retourner en France. Pour Maigret, il semblerait que sa mission soit terminée, sauf que l’on n’arrête pas le commissaire lorsqu’il est sur le point de résoudre une énigme.

Au Quai des Orfèvres, un an plus tôt encore, on disait de Maigret dans ces moments-là :
- Ça y est. Le patron est en transe. […]
Pendant des jours, parfois des semaines, il pataugeait dans une affaire, il faisait ce qu’il y avait à faire, sans plus, donnait des ordres, s’informait sur les uns et sur les autres, avec l’air de s’intéresser médiocrement à l’enquête et parfois de ne pas s’y intéresser du tout. […]
Puis soudain, au moment où on s’y attendait le moins, où on pouvait le croire découragé par la complexité de sa tâche, le déclic se produisait.
Qui est-ce qui prétendait qu’à ce moment-là il devenait plus lourd ? N’était-ce pas un ancien directeur de la P. J. qui l’avait vu travailler pendant des années ? Ce n’était qu’une boutade, mais elle rendait bien la vérité. Maigret, tout à coup, paraissait plus épais, plus pesant.

Ainsi se met en place la « mécanique Maigret », ce basculement dans les attitudes lorsqu’il démêle les rouages d’une histoire à reconstituer. La description de cet état particulier est donnée avec minutie et Simenon nous permet ainsi d’entrer non seulement dans la psychologie du commissaire, mais aussi dans celle de tous les protagonistes du roman. Maigret se met dans la peau de tous les personnages pour mieux en saisir les sentiments et les pulsions. Ainsi se dessine l’étroite proximité entre un romancier et un enquêteur. Quand, dans l’ombre de Little John et Joseph Daumale, apparaît le personnage d’une femme, Jessie, tous les morceaux du puzzle s’assemblent pour enfin répondre aux questions de Maigret.

Alya-Dyn

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Autopsie d’un film mythique

Sam Wasson, 5e Avenue, 5 heures du matin : Audrey Hepburn, Diamants sur canapé et la genèse d’un film culte, Sonatine, 2012.

Qu’est-ce que c’est une comédie romantique ?

Et à quoi ressemble une icône absolue du cinéma ? Un type de femme, par exemple, qui fut le modèle parfait à imiter pour une bonne partie de la population féminine occidentale.

Mais qui était vraiment Audrey Hepburn, l’interprète inoubliable de la comédie romantique marquante des années 60, Diamants sur canapé, devenu une œuvre culte par la suite ?

Qui était-elle par-delà sa sophistication pourtant naturelle, aisée, revigorante, fraîche, par-delà ce regard et ces sourires qui la firent pénétrer dans le firmament de notre culture, celle d’un monde réconcilié ? Prêt à suivre sur grand écran les méandres du cœur humain, les troubles de la passion, les délices de la combustion des sens.

C’est à toutes ces questions que répond le livre de Sam Wasson, qui ausculte la réunion de talents hétéroclites (les vrais, ceux qui ont fait le cinéma américain de qualité et dont on ne parle jamais), comme le scénariste George Axelrod, le réalisateur Blake Edwards, la chef costumière Edith Head (aux 35 oscars), le musicien Henry Mancini, etc., œuvrant dans le même sens.

Ce livre fascinant leur rend à tous un hommage plus que mérité ; et donne une furieuse envie de croiser à nouveau la route de la divine Holly Golightly un de ces jours chez Tiffany.

Marcellien

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