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Vitruve, bâtisseur antique

 Les nouvelles de l’ancien vous proposent régulièrement un aperçu des trésors cachés dans les magasins patrimoniaux de notre bibliothèque. Difficile pour moi de vous livrer toutes les fabuleuses découvertes faites au cours de l’inventaire de notre fonds ancien : je ne pourrais retracer avec mes maigres mots l’étendue des connaissances qui reposent sous les reliures sobres ou riches de ces nombreux ouvrages. Mon but est plus humble : mettre en lumière la modernité des textes anciens et rappeler à l’esprit de tous nos lecteurs la vivante pensée de ces auteurs antiques…
En matière d’Antiquité justement, la bibliothèque d’Auch possède de nombreux auteurs de référence qui fascinaient les hommes de la Renaissance et dont les œuvres étaient largement étudiées et commentées. Notre fonds ancien, riche de livres du 16e siècle, est ainsi une fenêtre ouverte sur cette époque prolifique dans tous les domaines du savoir. Vitruve, architecte et ingénieur latin, fait partie de ces auteurs antiques largement représentés dans les textes de la Renaissance. Son traité, De Architecturan° 3713 pour une des références de notre fonds ancien – fut édité de nombreuses fois. Ce bâtisseur romain était-il donc un novateur extraordinaire dont l’histoire de l’architecture s’honore ? Que nenni ! Voici d’ailleurs ce qu’en dit Pierre Gros dans son article de l’Encyclopaedia Universalis :

[…] il apparaît plutôt comme un observateur critique et souvent amer de la pratique professionnelle de son temps. Réagissant aux innovations avec humeur, il préfère chercher ses modèles dans un passé plus ou moins lointain, et se refuse à prendre pour exemple certaines réalisations prestigieuses qui s’élevaient sous ses yeux au cœur de la ville.

Mais alors, pourquoi l’œuvre de Vitruve a-t-elle encore de nos jours une importance indéniable ? Voici un premier élément de réponse donné dans La grande encyclopédie – dont nous avons déjà parlé dans ce blog :

Ce qui donne au De Architectura une valeur particulière, c’est qu’il est le seul ouvrage de ce genre qui soit parvenu de l’Antiquité jusqu’à nous, et qu’il contient des notions importantes pour l’histoire des arts, que l’on chercherait vainement chez d’autres écrivains anciens.

Il ne faut pas cependant tomber dans l’excès et ramener l’œuvre de Vitruve à un simple ouvrage de référence. Par son traité d’architecture, il a posé les bases de la discipline en créant le vocabulaire spécifique du métier et les renseignements techniques très précis, comme par exemple la constitution des mortiers, des enduits… La première édition imprimée de son De Architectura date de 1486. Dès lors, le traité connaîtra un nouvel intérêt durant toute la Renaissance. Il devient le livre incontournable de l’architecture, celui qui recense toutes les connaissances romaines en matière de construction. Le Panthéon, le Colisée et tant d’autres réalisations architecturales antiques avaient de quoi impressionner. C’est pour ces raisons que Vitruve est considéré comme l’un des fondateurs de l’architecture. Aujourd’hui encore, la longévité exceptionnelle des édifices romains suscite un légitime intérêt.

De Architectura comprend dix livres traitant de l’architecture des villes , des techniques et des matériaux, des constructions de bâtiments publics, des maisons et des villas, des revêtements, mais aussi des sources, des eaux et de leur adduction, de l’astronomie, de la gnomonique, des machines, des pompes et des engins de sièges. Autant de sujets qui peuvent trouver un écho dans notre siècle où les problèmes environnementaux obligent à repenser nos technologies. Des études récentes ont pu montrer l’importance du ciment décrit par Vitruve à base de « pouzzolane », cendre volcanique aux propriétés très intéressantes. De nouveaux revêtements ont été utilisés pour des routes « écolos ». Souhaitons que l’avenir offre une nouvelle actualité à ces ingénieurs du passé et à leurs trouvailles bien aussi spectaculaires que celles de notre monde moderne. Les connaissances de nos ancêtres ont de quoi nous faire réfléchir. L’histoire est un perpétuel recommencement comme l’indique la représentation de l’Ouroboros, le serpent ou le dragon qui se mord la queue, un des plus vieux symboles de l’humanité…

Alya-Dyn

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Ode pour une cathédrale

Cathédrale Sainte-MarieLes auscitains sont fiers de leur cathédrale et beaucoup connaissent les trésors qu’elle recèle. Pour tous les curieux d’architecture, le renom de cet imposant édifice s’étend d’ailleurs bien au-delà des murs de notre cité et il y a fort à parier qu’avec l’intégration d’Auch dans les Grands Sites de Midi-Pyrénées, cette célébrité ne fera que croître.
La bibliothèque possède de nombreux ouvrages sur la cathédrale Sainte-Marie, haut-lieu de notre patrimoine ; de nombreux érudits ont travaillé et travaillent encore sur son histoire. Bien évidemment, il n’est pas question de rendre compte ici de tous les écrits faits sur ce sujet mais de vous faire partager une découverte inattendue de ce monument auscitain, à travers un écrit de l’abbé Fernand Sarran, Le dit de l’architecte. Ce texte magnifique est sans doute peu connu des auscitains ; c’est pourtant une des plus belles odes écrite pour leur cathédrale. André Garros nous parle de Sarran dans la préface de son livre Le « cascarot »* de la Gascogne  [*le grelot] :

L’œuvre de ce fils d’Armagnac est diverse : presque toutes les variétés littéraires ont été abordées par lui et il n’est vraiment pas possible de le classer dans un genre quelconque de ce que Sainte-Beuve appelait : « la botanique des esprits ».
[...] Nous avons inclus un seul texte en français – « Le dit de l’architecte » – poème dialogué, composé en 1924, dans lequel éclatent le souffle poétique et l’imagination de l’auteur.

Fernand Sarran était surtout connu et admiré pour son travail sur la langue gasconne, mais, d’après tous les témoignages de ses contemporains, c’était aussi un grand orateur. C’est sans doute cette fièvre lyrique qui lui fit rédiger ce poème étonnant qu’est Le dit de l’architecte. Pour découvrir quelques passages de ce Stallestexte, je vous propose de les lire en faisant défiler les panoramas magnifiques de la cathédrale Sainte-Marie réalisés par Gilles Vidal et que l’on trouve sur le site de l’office de tourisme. Les nouvelles technologies de l’information nous permettent d’associer différents éléments afin d’avoir un tableau plus complet et plus sensible sur un sujet. Ne nous privons pas de ce plaisir…            

L’IMAGIER
Cette église de bois
Sera faite, Seigneur, de stalles accolées ;
Du dos, du bas, du haut finement ciselées ;
Comme vous les voudrez : en bois dur ou bois mol.
Bois dur, c’est mieux. J’œuvre à même le sol
Chaque stalle, l’une après l’autre, en cœur de chêne.
Par des moyens à moi, tout après, je l’enchaîne
À la stalle voisine. Et je fais, dans le haut,
Courir un autre rang de stalles. Le rabot
Va, vient, revient, polit, affine. Je cisèle
Une figure ici, là-bas une dentelle.
Stalle bonne à prier, stalle bonne à s’asseoir :
J’incline le dossier, j’arrondis l’accoudoir,
Et les chanoines d’Auch, en camail ou simarre,
Sur les justes sommeils y prendront bien quelque arrhe.            

Dans ce long poème, Fernand Sarran fait dialoguer les acteurs de la construction de l’édifice. Il ne leur donne pas de nom, mais les identifie par leur fonction, manœuvre assez habile qui lui permet de mettre en valeur les différentes parties de la cathédrale. On trouve ainsi, outre le maître architecte qui s’entretient avec chacun, le verrier, l’imagier, le luthier, le fondeur de cloches, l’apprenti. Tous ceux qui connaissent la cathédrale aimeront sans doute voir ce qui est dit au sujet des vitraux ; il faut donc nous intéresser au dialogue entre l’architecte et le verrier.            

VitrailL’ARCHITECTE
[...] Écoute. Pour œuvrer
Des Saintes et des Saints vivants, pour leur donner
L’incarnat de la chair, va, prends les marjolaines,
Les roses et les lis apportés à mains pleines ;
Pour les vêtir de sang, les fleurs pourpres des blés ;
Et pour les palmes de leurs mains, amoncelés,
Les verts des prés, les verts des bois, les verts des haies.
Les modèles vivants, je veux que tu les aies
Par dix, par cent, ici, pour orner ces parois :
Tu vas trouver ici des figures de rois,
Des visages de Christ, des profils de Madones,
Des vieillards, des enfants. Mais je veux que tu donnes
Aux Sybilles dressées, aux Saintes à genoux
L’air candide et rieur des femmes de chez nous ;
Et que l’on trouve enfin sur toute ta besogne
Les couleurs et les traits de toute la Gascogne.            

Ce « verrier », c’est Arnaut de Moles, talentueux artiste qui réalisa les verrières de la cathédrale au début du seizième siècle et dont on sait bien peu de choses. Comme on Vitrailpeut le lire dans le catalogue d’exposition – Centre Cuzin en mars et avril 2004 – réalisé par l’Université du Temps Libre :

Cette ignorance ne date pas d’hier, car déjà au XVIIIe siècle, Pierre le Vieil, maître verrier de Rouen, écrivait en 1774 : « … Vers le même temps travaillait aux vitres peintes de la cathédrale d’Auch, capitale de la Gascogne, un nommé Arnaut Desmoles, très habile peintre sur verre, français, ainsi que son nom l’indique, car nous ne connaissons de lui, ni le nom de sa patrie, ni celui de ses maîtres, ni le temps de sa mort ».           

On pense aujourd’hui qu’il serait né vers 1460/1470 à Saint-Sever dans les Landes. C’est sans doute pour cette raison que lorsque l’architecte du texte de Sarran demande au verrier « D’où viens-tu ? », celui-ci répond :            

De la Lande.
Du ponant du pays gascon, où la mer grande
Jette le sel et l’algue et le sable à plein flots.
Or, ce sable marin, messire, je l’enclos
Et le chauffe à grand feu dans des creusets de pierre.
J’en fais le bloc étincelant, j’en fais le verre,
Et j’en fais la rosace, et j’en fais le vitrail.            

On peut sans peine imaginer que Fernand Sarran, professeur et érudit passionné par sa terre natale a voulu rendre ainsi un hommage appuyé aux artistes qui édifièrent la cathédrale Sainte-Marie. Si vous n’avez jamais franchi les dalles d’entrée de ce noble édifice, vous pouvez encore faire une promenade virtuelle avant de venir vous pénétrer de ses mystères et continuer ensuite vos recherches entre nos murs si proches de ce vénérable patrimoine…            

Alya-Dyn  

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Boyle and Wright

Quel rapport existe-t-il entre Tom ­Coraghessan Boyle, écrivain au look détonnant et Frank Lloyd Wright, homme à l’élégance raffinée et architecte de génie mondialement reconnu pour son art révolutionnaire ? Bien évidemment, la première réponse à cette question se trouve dans le nouveau roman de T. C. Boyle – Les femmes – fiction sur la vie amoureuse de Frank Lloyd Wright, mise en scène dans sa réalité historique. Mais T. C. Boyle nous a toujours frappé dans les thèmes qu’il aborde par le choix de sujets « dérangeants » : le problème des migrants mexicains dans América, le miltantisme écologique porté à son extrême dans Un ami de la terre, l’usurpation d’identité dans Talk, Talk, un humour décapant dans 25 histoires de mort ou ses Histoires cruelles… Cette fois, son esprit curieux des grands hommes de son pays et de son temps s’est penché sur un personnage très proche de lui pour plusieurs raisons.

Très tôt dans la vie, j’ai dû choisir entre mon arrogance naturelle et une humilité de façade ; j’ai opté pour mon arrogance.

Par cette phrase de Frank Lloyd Wright, retranscrite au début de son livre, T. C. Boyle nous livre sa proximité avec l’architecte. L’arrogance est en effet commune à ces deux hommes. Le ton employé par l’écrivain pour traiter les questions parfois épineuses de notre temps s’écarte souvent de la norme et cette touche d’insolence fait toute la saveur de son œuvre. Mais la plus grande affinité qui unit ces deux personnages concerne un domaine plus personnel : T. C. Boyle vit dans une maison construite par Frank Lloyd Wright. Dès lors, comment l’homme de lettres, curieux des figures emblématiques de l’Amérique, aurait-il pu éviter cette rencontre avec ce héros de l’architecture mondiale ?

Pour retracer la vie de Frank Lloyd Wright, T. C. Boyle a choisi de s’intéresser à l’intimité du bâtisseur : ses femmes… Cette biographie romancée casse l’ordre chronologique de la vie du grand homme, l’écrivain ayant délibérément choisi – pour des raisons dramaturgiques que l’on découvre à la fin du livre – de retracer ces histoires amoureuses dans l’ordre inverse. L’effet obtenu est fascinant, les histoires de ces femmes hors norme s’entremêlant dans les trois grandes parties qui leur sont consacrées. L’œuvre de Wright, si monumentale, s’élabore dans un chaos sentimental qui aurait dû de nombreuses fois terrasser l’architecte. Mais il semble que, bien au contraire, il ait puisé dans les épreuves de cette vie mouvementée la force nécessaire à la création.

Pour ceux qui ont eu la chance de voir l’exposition consacrée à Frank Lloyd Wright au musée Guggenheim de Bilbao, le nom de Taliesin évoque une remarquable réalisation, résidence personnelle et lieu de travail de l’architecte. Dans le roman de T. C. Boyle, Taliesin est presque un personnage du roman, tant il revêt d’importance dans la vie professionnelle et sentimentale de Wright.

[...] il fut obnubilé par le terrain du Wisconsin : son phare, son refuge sur le front de la colline. Il s’y était promené enfant, il s’asseyait au sommet du coteau pour contempler la vallée en contrebas sous les nuages qui voilaient le soleil [...] c’était le site parfait pour la nouvelle demeure, l’exploitation agricole et l’atelier qu’il imaginait établir [...] Une construction qui accrocherait la lumière. À entourer de jardins et de vergers. À habiter comme si ça avait été pour l’éternité.

En lisant le récit de T. C. Boyle, on ne peut qu’être interpellé par la personnalité d’un remarquable bâtisseur. Frank Lloyd Wright se révèle ici sous un jour très personnel qui lui valut d’être un des premiers « people » par les multiples péripéties de sa vie sentimentale dans une Amérique encore très frileuse sur la liberté sexuelle. Mamah, la dernière compagne de Wright – et la deuxième dans la chronologie de sa vie – est, à cet égard, une femme en avance sur son temps, portant par sa voix les valeurs naissantes du féminisme.
Ce roman passionnant nous ouvre les portes du monde novateur d’un architecte d’exception. T. C. Boyle nous a permis d’accéder à la vie personnelle de Wright : l’homme qu’il nous montre au jour le jour est sans cesse tiraillé entre deux femmes, mais la ligne directrice de sa vie, son œuvre, ce sont tous les édifices qui lui ont survécu et que vous pouvez retrouver grâce aux multiples livres, sites et expositions qui lui ont été consacrés.
Lorsque vous aurez terminé ce livre de T. C. Boyle, vous ne pourrez faire autrement que de rechercher la part de vérité de cette vie rocambolesque et souvent scandaleuse. Mais finalement un homme qui possède un tel appétit de création peut-il envisager ses rapports humains d’une autre façon qu’avec une gourmandise insolente ?

Alya-Dyn

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