Archives de la catégorie Lumière sur…

Relisez vos classiques : La Rabouilleuse, Honoré de Balzac

Rabouiller, c’est agiter l’eau d’un ruisseau pour faire remonter les écrevisses vers la surface et les capturer. La Rabouilleuse est recueillie très jeune par le docteur Rouget, ému par sa beauté enfantine.

Un jour, en revenant de sa tournée, ce malicieux et vicieux vieillard aperçut une petite fille ravissante au bord des prairies dans l’avenue de Tivoli. [...] Semblable à une naïade, la petite montra soudain au docteur une des plus belles têtes de vierge que jamais un peintre ait pu rêver. Le vieux Rouget, qui connaissait tout le pays, ne connaissait pas ce miracle de beauté. La fille, quasi nue, portait une méchante jupe courte trouée et déchiquetée, en mauvaise étoffe de laine alternativement rayée de bistre et de blanc. Une feuille de gros papier attachée par un brin d’osier lui servait de coiffure. Dessous ce papier plein de bâtons et d’O, qui justifiait bien son nom de papier-écolier, était tordue et rattachée, par un peigne à peigner la queue des chevaux, la plus belle chevelure blonde qu’ait pu souhaiter une fille d’Eve. Sa jolie poitrine hâlée [...] montrait des places blanches au-dessous du hâle. La jupe [...] faisait assez l’effet d’un caleçon de nageur. Les pieds, les jambes, que l’eau claire permettait d’apercevoir, se recommandaient par une délicatesse digne de la statuaire au Moyen Age. Ce charmant corps exposé au soleil avait un ton rougeâtre qui ne manquait pas de grâce. [...] Enfin cette nymphe avait des yeux bleus garnis de cils dont le regard eût fait tomber à genoux un peintre et un poète. Le médecin, assez anatomiste pour reconnaître une taille délicieuse, comprit tout ce que les arts perdraient si ce charmant modèle se détruisait au travail des champs.

Cette enfant si angélique devient au fil du roman un personnage avide et calculateur. Balzac entraîne son lecteur dans une sombre histoire de captation d’héritage et d’amour maternel bien mal récompensé. Passionnant, malgré la noirceur du thème.

Madame Bovary

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Dans les pas de Sebald : à la découverte de la littérature autrichienne

L'écrivain Arthur Schnitzler

W. G. Sebald, La Description du malheur. À propos de la littérature autrichienne, Actes Sud, 2014.

L’écrivain allemand Winfried Georg Maximilian Sebald nous invite à découvrir la littérature autrichienne dans La Description du malheur. Regroupant plusieurs textes, réunis en 1985, sur des auteurs majeurs autrichiens, le livre est une manière cordiale de déambuler dans la forêt touffue et mystérieuse de cette littérature prodigieuse en langue allemande.

Délivrant des analyses audacieuses sur des écrivains mal connus en France, comme par exemple Adalbert Stifter (1805-1868) dont vous pouvez emprunter le superbe recueil de nouvelles Cristal de roche (Editions Jacqueline Chambon, 1988) à la bibliothèque, ou encore le poète Ernst Herbeck (1920-1991), Sebald, lui-même extraordinaire écrivain, malheureusement disparu le 14 décembre 2001, tisse son panorama de la littérature autrichienne qu’il aime avec un sens exemplaire du détail ; si bien qu’une fois un chapitre consacré à un auteur terminé, nous n’avons qu’une envie, irrépressible, c’est celle de se jeter sur le livre analysé, afin de mieux comprendre et d’investir à son tour les ressorts mis en œuvre par l’auteur pour donner une figuration tangible à un monde parfois idéalisé, parfois rejeté avec force (ex. Sifter, Bernhard).

L’analyse, par exemple, de La Nouvelle rêvée d’Arthur Schnitzler (1861-1931), librement adaptée pour le cinéma en 1999 par Stanley Kubrick et Frédéric Raphaël, est un modèle d’analyse littéraire et philosophique revigorante, et clairement compréhensible par tout un chacun.

En découvrant l’œuvre d’auteurs aussi différents que Kafka, Schnitzler, Hoffmannstahl, Thomas Bernhard, … Sebald nous sensibilise à la liberté de ton de ces écrivains autrichiens parfois injustement oubliés. Une sensibilité qui a permis l’éclosion d’une littérature vivante, puissante, orgueilleuse, parmi les meilleures de son temps.

La Description du malheur est un livre essentiel pour comprendre d’où vient notre modernité littéraire, à la jonction du dix-neuvième et du vingtième siècle.

Marcellien

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À la recherche de Dieu

Thomas Römer, L’invention de Dieu, Seuil (Les livres du nouveau monde), 2014.

Comment Dieu est devenu Dieu ? Fut-il le premier d’entre tous à régner « seul de toute éternité sur le ciel et la terre », et a-t-il toujours été unique ? C’est à toutes ces questions que répond Thomas Römer, spécialiste mondialement reconnu de l’Ancien Testament, occupant la chaire « Milieux bibliques » au Collège de France, dans son livre L’invention de Dieu.

En tenant compte des toutes nouvelles découvertes de l’archéologie biblique et des recherches les plus pointues en matière d’histoire des religions, Thomas Römer nous plonge dans le monde de l’Antiquité biblique, sur les traces de ceux qui firent l’histoire d’Israël et de Juda, nous invitant à découvrir les reliefs majestueux du Levant, correspondant aujourd’hui aux paysages blessés d’Israël/Palestine, de la Jordanie, du Liban, et de la Syrie.

En mêlant haute érudition et plaisirs vifs de la narration le bibliste nous invite à comprendre, et à aimer, toutes les péripéties qui amènent un peuple du Levant à se choisir un dieu unique (il accède au statut de dieu tutélaire des Royaumes d’Israël et de Juda) et universel : car, de fait, le dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob « auquel se réfèrent, chacune à sa manière, les trois religions du Livre », fut au départ dieu parmi les autres, enfoui parmi différentes croyances polythéistes ; mais il devient par la suite le Dieu unique, universel et transcendant, à la source même des trois monothéismes qui ont toujours cours aujourd’hui.

En enquêtant rigoureusement et passionnément, avec l’aide des plus récentes découvertes de l’archéologie et de l’épigraphie, Thomas Römer fait l’inventaire méticuleux des différents visages de Dieu. Il commence par les différentes variantes de son nom, puis cherche à situer son origine géographique (Egypte ? Judée ? Sinaï ? Désert du Néguev ?). À partir de là commence une histoire tumultueuse, millénaire (de la fin du deuxième millénaire avant J.-C. jusqu’à l’époque hellénistique), qui charrie avec elle sont lot de guerres, de conquêtes, de joies, de peines, de sacrifices… Une épopée vertigineuse en somme. Qui résonne en chacun de nous. À lire absolument.

Marcellien

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La Grande Guerre : Place Monge, de Yves Laurichesse, un roman touchant à découvrir d’urgence

Ils sont peu nombreux les romans qui m’ont touchée à ce point. Dès les premières lignes, l’auteur sait créer une ambiance. La nuit, le froid, la pluie, le silence de cet appartement déserté depuis des mois, les bribes de vie qui ont filtré à travers les volets clos.

La lune éclaire d’une lumière blême la place déserte, les branches figées des platanes, la monumentale caserne de la Garde Républicaine. [...] L’homme reste là un moment, puis il traverse la rue et se dirige vers la haute porte de bois verni, à croisillons de fer forgé, qu’il pousse. Il disparaît dans l’obscurité et la porte se referme sur lui.
Dans l’appartement désert les jours et les nuits sont passés, les mois, les années. C’était un appartement confortable, dans le goût de la Belle Epoque. Depuis que l’époque a changé, il s’est replié sur lui-même dans l’attente. La poussière s’est déposée en couche d’abord fine, puis de plus en plus épaisse sur les meubles, les cheminées, les lampes, les bibelots, les pendules. la lumière par les volets clos n’a plus été que celle, variable et diffuse, des saisons, des jours de soleil et de pluie, des jours de neige. Du dehors parvenaient affaiblis les bruits de la rue, les sabots du cheval au passage d’un fiacre, les cris des marchands sur la place, des enfants sur le chemin de l’école. Parfois, une alerte aérienne déchirait la nuit et allumait aux miroirs des éclairs furtifs. Puis l’obscurité et le silence s’établissaient de nouveau. L’appartement retombait dans son enchantement léthargique. Les pendules arrêtées marquaient des heures différentes.

Puis un semblant d’animation, pour quelques heures, le temps de la permission de ce soldat de retour chez lui, seul. Seul mais en pensée auprès de sa femme et de ses enfants qui l’attendent en province. Il espère les rejoindre à la fin de la guerre, mais la mort guette… Car plus que l’histoire d’un retour, c’est le récit de vies brisées, du temps qui passe, de la transmission entre générations, et des traces que laissent les disparus.

Madame Bovary

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À noter : Jean-Yves Laurichesse sera présent à la bibliothèque le samedi 8 novembre à 16 heures pour une rencontre autour de son roman Place Monge.

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Blockbusters et philosophie peuvent-ils faire bon ménage ?

"Man of Steel" de Zack Snyder (2013)

C’est à cette question que répond l’ouvrage Blockbuster. Philosophie et cinéma (Les Prairies ordinaires, collection essais, 2013) sous la direction de la philosophe Laura Odello.

En nous rappelant l’origine du mot (une bombe utilisée pendant la seconde guerre mondiale) Laura Odello et plusieurs contributeurs nous aident à comprendre pourquoi la débauche de moyens pyrotechniques ponctuant bon nombre de séquences dans ces films, aident à penser. Car derrière un nombre incalculable de scènes à couper le souffle, plusieurs idées entrent en jeu, parfois en conflit. Et au cœur même de la machinerie hollywoodienne, c’est de la matière à penser et à ordonner qui revitalise le mode d’appréciation des films, auprès de tous les publics.

Ainsi le phénomène Matrix (une trilogie de films de S.-F., réalisée par Lana et Andy Wachowski) suscita l’enthousiasme de plusieurs philosophes et s’accompagna d’une pléthore d’ouvrages théoriques tentant de décortiquer ce corpus de films à l’aide des outils analytiques du moment. De même la trilogie Dark Knight de Christopher Nolan suscita une flopée de commentaires sur la pertinence (ou non) de faire de tels films face à la violence du monde réel. Où s’arrête la réalité, où commence la fiction, et avec elle ses multiples avatars virtuels ?

Tout cela est abordé dans cet ouvrage agréable à lire, qu’on pourra compléter avec profit en consultant Hollywood, cinéma et idéologie (Sulliver, collection Le Cinéma, 2008) de Régis Dubois, qui analyse, à travers aussi des exemples concrets, « les complicités du vieux couple cinéma-idéologie », cheval de bataille de l’auteur, professeur de cinéma à Marseille, dont les ouvrages sont bien accueillis par la critique, et très agréables à lire également.

Et puis ensuite on revoit les films analysés, parbleu !

Marcellien

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Relisez vos classiques : Double assassinat dans la rue Morgue, d’Edgar Allan Poe (1841)

Illustration de Double Assassinat dans la rue Morgue par Byam Shaw

Voici une nouvelle très courte mais qui a son importance dans l’histoire du roman policier puisqu’elle annonce le personnage de Sherlock Holmes, créé par Conan Doyle en 1887.

Deux femmes sauvagement assassinées ont été retrouvées dans un immeuble de la rue Morgue. L’enquête piétine. Le chevalier Dupin découvre le coupable grâce à son sens aigu de l’observation et de la réflexion. Car, pour lui, nul problème ne peut résister à une analyse bien menée.

Les facultés de l’esprit qu’on définit par le terme analytiques sont en elles-mêmes fort peu susceptibles d’analyse. Nous ne les apprécions que par leurs résultats. Ce que nous en savons, entre autres choses, c’est qu’elles sont pour celui qui les possède à un degré extraordinaire une source de jouissances des plus vives. De même que l’homme fort se réjouit dans son aptitude physique, […] de même l’analyste prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller. Il tire du plaisir même des plus triviales occasions qui mettent ses talents en jeu. Il raffole des énigmes, des rébus, des hiéroglyphes ; il déploie dans chacune des solutions une puissance de perspicacité qui, dans l’opinion vulgaire, prend un caractère surnaturel.

Une nouvelle percutante, qui donne envie de se replonger dans les Sherlock Holmes et dans Le Mystère de la chambre jaune.

Madame Bovary

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