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Animal de légende, la salamandre…

Je rends vrai le Phénix dans l’ardente
Flamme, où en renaissant je me rénove,
Et je prouve la virilité du feu,
Et qu’il est père, et qu’il a descendance.
La froide Salamandre, qui dément
La note docte, j’ose défendre,
Quand dans les incendies, que je bois assoiffé,
Habite mon cœur, et sans les sentir…

Ce poème tiré du Parnasse espagnol de Quevedo, auteur du dix-septième siècle, rapproche les deux animaux légendaires, phénix et salamandre, dans leur affinité avec le feu. La familiarité de ces êtres fabuleux avec les flammes leur donne ainsi une parenté, mais la comparaison s’arrête là, le phénix étant proche des oiseaux, tandis que la salamandre mythique est semblable aux amphibiens, tout en possédant des écailles de lézard. Une autre différence importante sépare ces créatures : aucune espèce animale ne s’apparente au phénix, à l’inverse des salamandres qui regroupent un certain nombre d’espèces bien réelles dont nous avons déjà eu l’occasion de parler dans ce blog. Est-ce la toxicité connue de certains amphibiens qui a alimenté l’idée du pouvoir de la salamandre d’empoisonner les eaux où elle vient boire ? Peut-être, mais en ce qui concerne la singulière relation entre cet animal fantastique et le feu, la légende seule a entretenu ce mythe et, en faisant de la salamandre son emblème, l’alchimie a assuré la réputation de son invulnérabilité au feu et même de sa capacité à l’éteindre.
Ainsi est née la fascination pour un animal d’exception aux propriétés singulières. Le roi François 1er prit la salamandre pour emblème avec la devise Nutrisco et extinguo, ce qui signifie « J’entretiens et j’éteins », excellente symbolique de la puissance royale, dont on peut encore admirer les représentations à Azay-le-Rideau, Chambord, Blois ou Fontainebleau. Ce flamboyant animal se retrouve aussi dans les armes de plusieurs villes comme par exemple Le Havre ou Sarlat-la-Canéda.

De façon plus contemporaine, la symbolique de la salamandre a été utilisée pour des appareils de chauffage, poêles en fonte ou dispositifs de récupération de chaleur qui portaient le nom de l’animal légendaire et dont la représentation évoquait clairement ses origines lointaines. Tout comme pour le dragon, la sirène, la licorne ou le phénix, la force du symbole a traversé les siècles. De Pline l’ancien à Jean-Christophe Rufin en passant par Ray Bradbury qui, dans Fahrenheit 451, utilise la salamandre comme engin de destruction des livres, cette image légendaire a gardé la puissance que les hommes du passé lui attribuaient.

Le Limier robot n’était pas là. Sa niche était vide, la caserne figée dans un silence de plâtre, et la salamandre orange dormait, le ventre plein de pétrole, les lance-flammes en croix sur ses flancs. Montag s’avança, toucha le mât de cuivre et s’éleva dans l’obscurité, jetant un dernier regard vers la niche déserte, le cœur battant, s’arrêtant, repartant.

Pour tous ceux qui aiment les livres, l’identification de la salamandre avec un instrument de dévastation pourrait nous faire abhorrer cet être légendaire. Ce serait oublier que la passion des livres ne va pas sans leur étude et ce que la zoologie nous apprend de l’animal bien réel qu’est la salamandre nous pousse à la curiosité plus qu’à la détestation…

Alya-Dyn

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Les écrivains inutiles, d’Ermanno Cavazzoni

Voici un surprenant recueil de portraits improbables d’écrivains inutiles. Le loufoque côtoie le sarcasme, l’ironie et le délire dans un assemblage très ordonné de textes relatifs à la fonction d’écriture. L’imagination d’Ermanno Cavazzoni n’a guère de limite ; quant aux préjugés ou aux interdits, il s’en joue avec une verve insensée d’où le lecteur ressort ébouriffé et joyeux d’avoir été ainsi promené dans une galerie de personnages ubuesques. Difficile de résumer un tel livre, tant les situations diverses et invraisemblables se succèdent au fil des pages. On peut cependant donner le ton par de brefs extraits :

Un écrivain né dans une vallée marécageuse asséchée étudiait les sols et les sous-sols en se demandant quel était le terrain le plus favorable à l’éclosion et à la pousse des écrivains. […] Toutefois l’écrivain est rare au-delà de deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer.

Ermanno Cavazzoni est parti des sept vices – luxure, gourmandise, avarice, paresse, envie, colère et orgueil – pour créer ses écrivains inutiles, confrontés à des situations rocambolesques, comme celle-ci par exemple :

Deux écrivains au bord de la mer jouaient au sable avec leur petit seau. Tout près il y avait un troisième écrivain qui creusait avec une petite pelle, et un quatrième était dans l’eau jusqu’aux genoux, contemplant les friselis de la mer. Loin, là où finissait le sable, un cinquième écrivain lapait une glace.
« C’est l’heure d’écrire » criait à un certain moment la monitrice en agitant joyeusement une clochette. Sur quoi tous se levaient allégrement.

Chacun des tableaux de ce livre est à déguster avec légèreté et désinvolture, même si parfois la satire est un peu grinçante. Les bibliothécaires ne manqueront pas de sourire à la lecture du dernier chapitre, intitulé Congé, dans lequel il est question d’eux et de leur sacro-sainte bibliothèque :

Si les bibliothèques étaient en plein air, dans les prés, et que les lecteurs se dispersaient dans la campagne, au milieu des pâturages, s’ils étaient debout dans l’eau courante et se rafraîchissaient la tête, ce serait beaucoup plus sain et le personnel professerait une philosophie plus optimiste. S’il y avait aussi une petite brise perpétuelle, légère, qui tourne les pages, balaie les pellicules et les cheveux tombés, ce serait une sorte de paradis terrestre, un éternel mois d’avril.

Un peu d’irrévérence, c’est toujours salutaire, non ?

Alya-Dyn

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Animal de légende, la licorne…

Au royaume des êtres de légende, la licorne occupe une place de choix. Sans doute cette prépondérance trouve-t-elle son origine dans les divers symbolismes qui lui sont attachés et dans ses représentations nombreuses et constantes des créations artistiques. Peintres, écrivains et poètes ont chanté la licorne fabuleuse, emblème de pureté, associée à la beauté d’une jeune fille. Cette image a perduré au cours des siècles et les réponses iconographiques actuelles à une interrogation sur Internet révèlent à quel point ce mythe a gardé de sa puissance.
Les représentations de cette bête fabuleuse ont parfois de quoi surprendre. Si l’on considère par exemple l’animal dessiné par nos ancêtres Magdaléniens sur une des parois de la grotte de Lascaux, on a du mal à trouver un rapport entre ce quadrupède bovin, doté de deux fines antennes, et une licorne. Ce qui est sûr, malgré tout, c’est que l’on a affaire ici à un être fabuleux. Laissons la parole à André Leroi-Gourhan, grand spécialiste de la Préhistoire :

Cette figure fantastique, traditionnellement dénommée « la licorne » n’a rien de commun avec la représentation d’aucun animal connu, fût-il mythique. Il existe ainsi plusieurs figures qu’on peut classer parmi les « monstres » notamment à Gabillou (Dordogne), à Pech-Merle (Lot) et surtout à Pergouset (Lot) […] La certitude de l’existence d’un animal mythique serait particulièrement propre à liquider cette tradition du folklore scientifique qui représente l’artiste copiant plus ou moins bien les animaux comestibles qu’il comptait sérieusement afficher dans son prochain tableau de chasse. [L'art des cavernes]

La licorne apparaît dans les textes anciens sous la plume de Ctesias au quatrième siècle avant notre ère. Plus tard, d’autres auteurs comme Aristote et Pline l’ancien aborderont également cette thématique. On trouve dans le texte de Ctesias la description classique qui servira aux représentations médiévales de l’animal légendaire :

Il y a dans l’Inde des ânes sauvages de la grandeur des chevaux, et même de plus grands encore. Ils ont le corps blanc, la tête couleur de pourpre, les yeux bleuâtres, une corne au front longue d’une coudée. La partie inférieure de cette corne, en partant du front et en remontant jusqu’à deux palmes, est entièrement blanche ; celle du milieu est noire ; la supérieure est pourpre, d’un beau rouge, et se termine en pointe. On en fait des vases à boire. Ceux qui s’en servent ne sont sujets ni aux convulsions, ni à l’épilepsie, ni à être empoisonnés, pourvu qu’avant de prendre du poison, ou qu’après en avoir pris, ils boivent dans ces vases de l’eau, du vin, ou d’une autre liqueur quelconque.

Pour les Grecs et les Romains, la licorne était considérée comme une bête féroce. Au début du Moyen Âge, par suite d’une erreur de traduction, l’animal légendaire prend une autre symbolique, liée au Christ. Sa robe blanche facilite l’interprétation de pureté. Le mythe évolue…
Omniprésente dans l’art, comme par exemple dans la fameuse série des tapisseries connues sous le nom de Dame à la Licorne, cet être de légende est aussi utilisé par les libraires imprimeurs pour distinguer leurs ouvrages. C’est le cas par exemple de Jacques Kerver ou François Huby. Plus étonnante est la présence de la licorne dans des ouvrages scientifiques comme l’Histoire des animaux n° 1916 de notre fonds anciende Conrad Ges(s)ner dont nous avons déjà parlé. Mais le développement des connaissances passe forcément par des interrogations et des suppositions parfois audacieuses. Difficile alors de démêler la réalité et la légende.

[…] les hommes passent près de la licorne sans la reconnaître, même si des signes évidents la leur désignent. Ils marchent enfermés dans leurs soucis futiles comme dans une tour sans fenêtres. Ils ne voient rien autour d’eux ni en eux. […] Foulques se retrouva dans la clairière qu’il n’avait plus traversée depuis l’automne. Son cheval de nouveau s’arrêta. Foulques le sentit trembler entre ses cuisses. Il sut que ce n’était pas de fatigue. Il regarda devant lui, et cette fois vit la licorne. Elle était debout sous le cèdre et le regardait, brillante de toute la blancheur de la lune. Sa longue corne désignait le ciel par-dessus les arbres, et ses yeux bleus regardaient Foulques, comme les yeux d’une femme, d’une biche, et d’un enfant.

Ces quelques lignes tirées du livre de René Barjavel, Les dames à la licorne, correspondent assez bien à l’imaginaire associé à ce mythe lumineux entre tous. D’autres évocations se déclinent en littérature de Roger Zelazny avec Le signe de la licorne – cycle des Prince d’Ambre – à Harry Potter de Joanne Kathleen Rowling en passant par Tintin, héros de Hergé, dans Le secret de la licorne, ou encore l’album Ambre, de Philippe Grémy, magnifiquement illustré par Thierry Chapeau. Sculptures, tapisseries, céramiques, peintures comme par exemple Les licornes de Gustave Moreau, toutes ces œuvres rendent hommage à l’une des plus belles et des plus anciennes créatures de légende…

Alya-Dyn

Nous remercions Hugues Morin de nous avoir autorisés à utiliser une de ses photos réalisée en 2009 à Ottawa. Vous pouvez découvrir son blog L’esprit vagabond.

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Animal de légende, le phénix…

Il y a encore un autre oiseau sacré, appelé le phénix. Je ne l’ai pas vu, sinon en peinture ; aussi bien visite-t-il rarement les Égyptiens, tous les cinq cents ans, à ce que disent les gens d’Héliopolis ; il viendrait, d’après eux, quand son père meurt. S’il est tel qu’on le peint, voici quelles seraient sa grandeur et son apparence : les plumes de ses ailes sont les unes couleur d’or, les autres d’un rouge vif ; pour la silhouette et la taille, il ressemble de très près à l’aigle.

Voici donc le phénix tel que nous le présente Hérodote dans son livre II (73) des Histoires. Pour cet auteur grec, l’oiseau fabuleux de la taille d’un aigle se pare de couleurs flamboyantes. Si l’on se réfère à l’étymologie du mot phénix telle qu’on la trouve dans le Grand Larousse de la langue française, on apprend que l’origine grecque du mot, phoinix, signifie pourpre, teinture de pourpre, oiseau fabuleux d’Égypte, palmier. La description de l’animal par Hérodote est en accord avec ces caractéristiques de couleur ; la taille indiquée suppose un oiseau de grande envergure. Mais qu’en est-il de l’espèce à laquelle il appartient ? En consultant le Dictionnaire de l’Antiquité ainsi que le livre de Jean-Pierre Corteggiani – L’Égypte ancienne et ses dieux – on trouve la réponse : il s’agit du Benou, héron cendré – ardea cinerea – et son cousin le héron pourpre – ardea purpurea. Cet oiseau migrateur est associé à l’image du soleil, au rythme de ses déplacements et à la ville d’Heliopolis. Le Benou, représentation divine de Rê, est ainsi en lien étroit avec le flamboiement de l’astre et sa régénération permanente dans le ciel… tout comme le phénix. Bien que cet oiseau légendaire ait la même capacité de renaissance que le Benou égyptien et trouve donc son origine sur les rives du Nil, il faut cependant reconnaître que la représentation classique du phénix n’a rien à voir avec un héron ! Le Moyen Âge a fait de cet être légendaire une créature fascinante comme nous l’explique Michel Pastoureau dans son ouvrage Bestiaires du Moyen Âge :

[…] il vit très longtemps, cinq cents ans, mille ans, parfois plus. Quand il sent sa mort prochaine, il s’enduit le corps d’aromates, de myrrhe et d’encens, puis il se construit un bûcher, à l’endroit où frappent le plus fortement les rayons du soleil. En battant des ailes, il allume le feu et s’y couche. Il meurt peu à peu, mais au bout de trois jours et trois nuits, il renaît de ses cendres, retrouve sa jeunesse et des ailes encore plus belles. Il s’envole alors vers une nouvelle vie.

Cette faculté de régénération et d’immortalité ont conduit les hommes du Moyen Âge à faire du phénix le symbole de la résurrection du Christ. Les représentations de cet oiseau sont celles d’un aigle et le lointain parent égyptien a peu à peu disparu dans les souterrains de la mythologie collective. La fascination pour cet être légendaire est cependant restée intacte au cours des siècles, comme c’est aussi le cas pour la sirène ou le dragon dont nous avons déjà parlé. Les fabulistes comme La Fontaine ou Jean-Pierre Claris de Florian ont utilisé le phénix comme source d’inspiration. Des écrivains aussi différents que Rabelais, Voltaire, Paul Eluard ou plus récemment J. K. Rowling dans Harry Potter ou des auteurs de mangas comme Osamu Tezuka ont utilisé le pouvoir de fascination du phénix. Un poète enfin ne pourrait être oublié dans cette évocation : Guillaume de Saluste, seigneur du Bartas qui, en 1578, écrivit La sepmaine [Semaine] ou Création du monde. Ce texte fut traduit en de nombreuses langues et assura la réputation de son auteur. Notre bibliothèque est installée sur la place qui porte le nom de cet illustre poète gascon. À ce titre, il est donc cher à nos cœurs de bibliothécaires et nous lui cédons la parole pour évoquer l’oiseau mythique…

Le celeste Phoenix commença son ouvrage
Par le Phoenix terrestre, ornant d’un tel plumage
Ses membres revivans que l’annuel flambeau
De Cairan jusqu’en Fez ne void rien de plus beau.
Il fit briller ses yeux, il luy planta pour creste
Un astre flamboyant au sommet de sa teste :
Il couvrit son col d’or, d’escarlate son dos,
Et sa queue d’azur, puis voulut qu’Atropos
Luy servist de Venus, et qu’une mort feconde
Rendist son aage esgal au long aage du monde.

Alya-Dyn

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Animal de légende, le dragon…

Parmi les animaux de légende, le plus flamboyant est bien sûr le dragon ! Cet être fabuleux, hôte des endroits inaccessibles qu’il défend jalousement de toute intrusion, évoque pour tous la force, la puissance et l’invulnérabilité. Porteur de toutes les ambiguïtés, entre force démoniaque dans la tradition chrétienne où il est l’incarnation de Lucifer et symbole de bonheur en Extrême-Orient où il est identifié au dieu du feu, le dragon n’a cessé de remplir sa fonction d’archétype indispensable dans l’imaginaire des hommes. Il est devenu l’animal légendaire par excellence, celui qui nourrit les contes où le héros doit vaincre le monstre pour conquérir une princesse ou un trésor. On peut se demander avec raison s’il existe une base réelle pour la création de cet animal fabuleux et terrifiant.

Aristote évoque […] à plusieurs reprises le « drakôn », soit au sens général de « grand serpent » que ce mot a en grec, soit pour désigner une espèce déterminée de poisson ; mais ce dernier vocable, étymologiquement apparenté à un verbe signifiant « fixer du regard », et qui depuis Homère peut aussi désigner un animal fabuleux (notre « dragon »), est lourd d’ambiguïtés virtuelles qui ne manqueront pas de se développer ultérieurement.

Cette phrase tirée du livre Animaux étranges et fabuleux d’Ariane et Christian Delacampagne – dont nous avons déjà eu l’occasion de parler dans un article précédent – montre à quel point la notion de dragon est ancienne. L’article que l’on peut trouver dans la célèbre Encyclopédie de Diderot et D’Alembertn° G172 de notre fonds ancien – propose une explication scientifique sur l’existence supposée des dragons. Pour les hommes du Siècle des Lumières, il convenait de faire avancer les connaissances et reculer les superstitions. Voici ce que l’on pouvait lire au sujet des dragons :

Il n’y a déjà dans les livres que trop de ces histoires fabuleuses de dragons : j’avoue qu’il y en a quelques-unes qui sont fondées sur de grandes autorités, & je ne suis pas éloigné de les croire vraies pour le fond, en mettant quelques modifications dans la forme. Je pense qu’on a donné indistinctement le nom de dragon aux animaux monstrueux du genre des serpens [sic], des lésards [sic], des crocodiles, etc. que l’on a trouvés en différens tems [sic], & qui ont paru extraordinaires par leur grandeur ou par leur figure.

Pour aller plus loin dans l’explication scientifique, on peut confronter le mythe de l’animal légendaire avec la réalité paléontologique. Dans le passionnant ouvrage Dragons entre sciences et fictions, édité par le CNRS, Philippe Taquet éclaire d’un jour nouveau ces croyances superstitieuses du passé :

Les hommes des temps anciens ont été très certainement frappés par la découverte fortuite de restes enfouis dans le sol, d’ossements gigantesques et de crânes aux formes bizarres, qui furent interprétés comme la preuve de l’existence de créatures monstrueuses.

Rien d’étonnant donc à ce que des ossements de dinosaures ou de mammouths trouvés dans le sol aient pu générer des idées de créatures monstrueuses. Il ne faut d’ailleurs pas s’en plaindre : l’invention des mythes fait partie de la construction psychique des individus et engendre la création artistique indispensable à toutes les sociétés humaines. Ainsi les dragons ont nourri l’imaginaire des écrivains, peintres, sculpteurs et dans nos livres anciens, si chers à mon cœur de bibliothécaire, on peut voir des dragons de toutes sortes, comme vous pouvez le voir avec les illustrations de cet article. On comprend en voyant ces représentations à quel point cet animal légendaire a pu revêtir d’aspects différents que ce soit le dragon de l’ouvrage d’Olaus Magnus, Historia de gentibus septentrionalibus – n° 5871 de notre fonds ancien – clairement identifiable avec son corps écailleux de serpent, ses ailes et ses pattes griffues, ou encore les serpents de Conrad Ges(s)ner dans son Histoire des animaux – n° 1916 – avec une mention spéciale pour l’animal à sept têtes qui s’apparente aux dragons, malgré l’absence d’ailes. Quand on sait que Conrad Ges(s)ner est considéré comme un des pères de la zoologie, on conçoit mieux à quel point l’existence de ces créatures fantastiques était bien réelle pour lui et les hommes de son temps.

De nos jours, du conte à l’étude scientifique, du roman de fantasy au jeu de rôle, les dragons font encore abondamment partie de l’imaginaire et de la création humaine, sans oublier, tous les douze ans, à l’occasion du nouvel an chinois, la célébration par les asiatiques de cet animal mythique, symbole de bravoure, de noblesse et de chance. En cette année 2012, assez sombre au regard de l’actualité, espérons que le dragon, dont c’est la grande fête, remplira ce rôle bénéfique qu’on veut bien lui attribuer…

Alya-Dyn

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Même les cow-girls ont du vague à l’âme, de Tom Robbins

Que faire de sa vie, lorsque le destin vous dote d’une caractéristique singulière ? Les débats de ce genre débouchent vite sur le handicap et la façon d’utiliser au mieux votre différence. C’est ce que fait Sissi Hankshaw : avec ses pouces démesurés, elle a choisi de devenir… auto-stoppeuse. Traversant l’Amérique, elle fait de nombreuses rencontres avec des personnages complètement déjantés comme la Comtesse, le Chinetoque, Bonanza Jellybean, Julian, les cow-girls du ranch de la Rose de Caoutchouc et même un psychiatre du nom de Robbins. Si l’on ajoute à ces données la date de création de cet ouvrage singulier, 1976, on obtient un cocktail détonant, aussi imprévisible que l’est Tom Robbins. Les éditions Gallmeister ont réédité en 2010 Même les cow-girls ont du vague à l’âme. Voici donc, pour tous ceux qui cherchent un roman représentatif de la contre-culture américaine, une occasion inespérée de découvrir ce texte incontournable des années 70. Et on ne s’ennuie pas une seule seconde à la lecture des aventures loufoques, délirantes, attachantes, hilarantes de Sissi Hankshaw…

C’est à ce moment précis que le Chinetoque fit une chose ahurissante. Sans préambule et sans hésitation, notre Nippon fripon tendit les mains et s’empara des pouces de Sissy ! Il les serra, les caressa, les couvrit de baisers humides, tout en leur faisant des roucoulades, leur disant comme ils étaient magnifiques et exceptionnels et incomparables. Pas même Julian n’avait fait cela, voyez-vous. Pas même Jack Kerouac n’avait osé toucher ses pouces et pourtant Dieu sait qu’ils le fascinaient, au point qu’il écrivit pour eux un poème sur une enveloppe d’épi de maïs, une ode qui aurait pu être publiée pour le bénéfice de tous si l’épi n’avait pas été dévoré par un vagabond affamé tandis que Kerouac et les autres garçons s’entassaient dans la bagnole pour foncer à Denver à la recherche du papa de Neal Cassady, l’homme le plus absent des lettres américaines, laissant au présent auteur le soin de conter l’histoire de ces imposants appendices.

L’écriture si particulière de Tom Robbins donne à ses mots une proximité immédiate. Les phrases coulent avec les images et, si par hasard le lecteur se dérobe par distraction, l’auteur l’interpelle directement comme s’il était à ses côtés. Cette façon d’écrire, si singulière, représente un immense travail sur chaque terme utilisé, comme s’en expliquait Tom Robbins en 2010, dans une interview menée par François Busnel. On le croit sans problème, surtout lorsqu’il utilise des métaphores improbables qui éclairent le texte d’une fantaisie sans cesse renouvelée.

Cette fois, le docteur Robbins hésita plus longtemps. Comme s’il pouvait en jouer à la manière d’un archet sur un violon, il passait et repassait son doigt à travers sa moustache broussailleuse. La musique qui en résultait était douce et sèche ; en l’entendant une pellicule aurait pu dire à une autre : « Chérie, ils passent notre chanson. »

Ces élucubrations stylistiques sont la marque de fabrique de cet écrivain singulier. Il travaille les mots avec gourmandise, les pressant pour en tirer le suc nécessaire à l’expression juste de sa pensée. Lorsqu’on sait que Tom Robbins est fou d’Alfred Jarry, on comprend mieux sa façon d’envisager le monde… et la « normalité » telle que le docteur Robbins l’expose dans le roman :

[…] la normalité est une névrose. La normalité est la Grande Névrose de la civilisation. Il est rare de découvrir quelqu’un qui n’ait pas été infecté, à un degré plus ou moins grand, par cette névrose. Sissy n’a pas été touchée. Pas encore. Si elle continue à être exposée, elle finira par succomber. Je considère que ce serait là une tragédie comparable au fait de scier la corne de la dernière licorne.

Les mots et les images, dans leur précision, amènent le lecteur à la lisière du monde réel, à l’endroit précis où naît la poésie, rencontre délicate entre les hommes et l’univers. Derrière les inventions fantasques de Tom Robbins, murmure l’imaginaire de chacun d’entre nous. En reconnaissant ces frissons intimes, nous pénétrons l’âme des choses et c’est à l’écrivain que nous devons cette subtile alchimie.

Aucun des deux camps n’était prêt à voir venir l’aube lorsqu’elle pointa effectivement. Comme les mains d’un cambrioleur félin, ces fameux doigts de roses glissèrent soudain sur le rebord de fenêtre de l’hémisphère et, dans un silence efficace, se mirent à tripoter le cadenas du jour.

Ne vous laissez pas effrayer par l’épaisseur non négligeable du livre de Tom Robbins. Ne vous laissez pas déconcerter par le style foisonnant qui vous perd parfois dans la jungle des mots. Faites confiance à l’auteur. Laissez-vous aller. Ne vous enfermez pas. Oubliez toutes vos convictions. Donnez libre cours à un précepte contraire aux normes bien pensantes : à lire sans modération, ni préjugé…

Alya-Dyn

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