Articles contenant le tag Norvège

Faim, de Knut Hamsun

Voici, dans une traduction nouvelle, l’un des romans qui ont définitivement marqué et infléchi l’écriture romanesque en notre siècle. C’est l’une de ces œuvres après lesquelles il est juste de dire que l’on ne pourra plus jamais écrire comme avant.

Ces premières lignes d’introduction rédigées par Régis Boyer, le traducteur du texte de Knut Hamsun, Faim, ont tout de suite provoqué en moi une irrésistible envie de me plonger dans cette œuvre dont la quatrième de couverture avait déjà éveillé mon attention. Je ne fus pas déçue, loin de là… Faim est un roman absolument étonnant, dont on ne peut oublier la lecture, d’abord à cause du sujet si particulier, l’histoire d’un homme vagabond, écrivain génial, soumis sans cesse aux tourments les plus élémentaires d’un être vivant : manger, s’abriter, travailler. Comment ne pas être frappé par la surprenante actualité de ce roman qui fut pourtant écrit en 1890 ? L’intemporalité d’un texte est certainement ce qui fait la marque des références littéraires incontournables. La multiplication dans nos sociétés modernes de ceux que l’on appelle S.D.F. – lamentable sigle qui déshumanise la misère – donne un éclairage très moderne à ce roman pourtant ancien. L’homme qui erre au rythme des mots d’Hamsun est un être plein de souffrance qui puise dans la faim cruelle qui le tenaille les violentes émotions nécessaires à sa création littéraire.

Dieu sait, pensais-je, s’il servira jamais à rien que je cherche encore une situation ! Tous ces refus, ces demi-promesses, ces « non » purs et simples, ces espoirs entretenus puis déçus, ces nouvelles tentatives qui, chaque fois, n’aboutissaient à rien avaient eu raison de mon courage. […] Le pire de tout, c’était que mes habits avaient pris une si mauvaise tournure que je ne pouvais plus me présenter en homme convenable pour solliciter une place.

Par ces mots, dès le début du roman, se profile la spirale infernale du dénuement : chômage, faim, errance. Le narrateur habite un pauvre logement qu’il finit par perdre pour cause de loyers impayés. Alors s’amorce une descente aux enfers où le manque de tout ce qui fait un être humain provoque des délires que Knut Hamsun raconte avec une virtuosité verbale sans pareille, propre elle-aussi à marquer l’esprit du lecteur en accentuant la singularité du texte :

Dieu avait fourré le doigt dans mon réseau nerveux et modérément, très superficiellement, il avait mis un peu de désordre dans les fils. Et Dieu avait retiré son doigt et il y avait des effilochures et de fins fils rouges sur ce doigt, qui venaient des fibres de mes nerfs. Et il y avait un trou béant à la place de son doigt, qui était le doigt de Dieu, et une blessure dans mon cerveau sur le passage de son doigt.

Cette façon si particulière de décrire l’égarement conduit le lecteur de Faim à d’étranges sensations parfois proches du malaise. On ne sait parfois que penser de ces représentations cliniques d’un état proche de la folie. S’interrogeant ainsi sur la santé mentale de l’écrivain vagabond qui déambule dans la ville de Christiania, on en vient aussi à se questionner sur l’auteur de ce curieux roman. C’est ce qui m’est arrivé : je ne connaissais rien de Knut Hamsun, hormis son appartenance à l’illustre catégorie des prix Nobel de littérature. Quelle ne fut donc pas ma surprise en découvrant que ce remarquable écrivain était si proche des idées du nazisme qu’il alla jusqu’à offrir sa médaille du Nobel à Goebbels ! Cette découverte refroidit considérablement mon enthousiasme d’autant plus qu’il me fut aisé de constater, par des recherches croisées sur le Web, à quel point cette figure importante de la littérature pouvait servir des idées extrêmes. Mais je suis bibliothécaire et sensible à la force des mots. Allais-je interrompre ma lecture pour raison idéologique ? Impossible : l’histoire et le style m’avait déjà capturée. Oui, Knut Hamsun adhère à des théories malsaines. Oui, on peut en être affecté. Oui, il n’a pas renié ces théories après la chute du nazisme. Mais c’est un écrivain remarquable et, à ce titre, il mérite toute la considération que l’on doit aux orfèvres des mots et du romanesque.

Je faisais les efforts les plus désespérés pour trouver un mot qui fut assez noir pour caractériser cette obscurité, un mot si terriblement noir qu’il pût me noircir la bouche lorsque je le prononcerais.

Cette recherche furieuse du mot juste remplissait complètement la passion littéraire de Knut Hamsun. Ainsi est né un style remarquable dont nous pouvons admirer tous les reliefs en lisant Faim. À traquer ainsi la réalité pour la mettre en images, ce brillant écrivain a rendu vivante la souffrance, les folies, les facéties d’un homme en perdition. Les tableaux sortis du texte de Hamsun sont si vrais que le cinéma a porté ce roman jusqu’à Cannes et ses récompenses. Cette histoire est celle de la misère, mais pas seulement. La quête de nourriture va bien au-delà du simple morceau de pain…

Alya-Dyn

Vous souhaitez réserver cet ouvrage ?

, , ,

Pas de commentaire