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« Ob-la-di, ob-la-da » : Grace, de Jeff Buckley

Jeff Buckley, Grace, Sony Music, 1994.

1994 fut une grande année pour le rock. En effet, de temps à autre, surgissent sans crier gare de nouveaux groupes géniaux, dont la fulgurance n’a d’égale que la qualité des compositions gravées sur leur premier L-P : énergie brute, sentimentalisme puéril certes mais exacerbé (d’ailleurs cette musique ne s’adresse-t-elle pas exclusivement aux mômes de moins de vingt ans ?), renouvellement salutaire de la notion aujourd’hui surannée de « Rage adolescente » (et nul mieux que le groupe anglais Placebo en illustra de manière définitive le propos avec son insubmersible premier hit single Teenage Angst en septembre 96). Et en cette année 1994 les disques brillants et novateurs ne manquaient pas : Dummy (Go! Discs) le premier album du groupe de Bristol Portishead ; le premier disque du phénomène à venir Oasis, Definitively Maybe (Creation), qui remet à l’honneur le son, la fougue et la gouaille (parfois à la limite de la stupidité, mais bon) des lads de Manchester perdus de vue depuis l’engloutissement en première classe des autrefois majestueux Stone Roses au début des années 90 ; le revival du punk-rock américain, primaire, débile, mais tellement réjouissant, avec The Offspring (Smash, Epitaph) et Green Day (Dookie, Reprise). Mais c’est surtout l’année du dernier disque enregistré par le power trio Nirvana qui remettait les pendules à l’heure avec leur superbe MTV Unplugged in New York (Geffen Records).

C’est dans cet état d’effervescence que parait alors le tout premier disque d’un jeune inconnu chez nous, Jeff Buckley, qui, accompagné par ses deux acolytes Grondahl et Johnson, propose aux auditeurs stupéfaits une certaine idée de la grâce, figée pour l’éternité pendant 51 minutes et 19 secondes sur une galette stéréo parmi les plus belles et les plus abouties de la musique populaire enregistrée depuis les années 50. Car des premiers albums de cette teneur-là il n’y en a pas eu beaucoup, même aux heures les plus glorieuses de la pop-music triomphante et conquérante, à part peut-être le premier L-P du Jimi Hendrix Experience, Are you experienced ? (Polygram, 1967) et celui de The Doors (The Doors, Elektra, 1967).

Dans Grace de Jeff Buckley tout n’est que volupté, harmonie, et délicatesse. Le son y est chaud, rond, voluptueux, un écrin majestueux pour se recueillir et écouter avec attention ces merveilleuses ballades qui parlent de l’insoutenable étrangeté des sentiments monocordes dans un monde déjà englouti sans qu’on n’en sache rien. Les compositions sont originales et émouvantes, et donnent envie, une fois le disque terminé, de le jouer une fois de plus sur la platine, jusqu’à satiété. Il y a aussi une reprise du flamboyant Hallelujah de Leonard Cohen (sur la plage n°6 du disque) et aussi deux ou trois chansons qui figurent parmi les plus belles jamais enregistrées, standards immédiats, qui deviendront aussi populaires et énigmatiques que les grandes réalisations de Cole Porter ou de George Gershwin : je pense notamment à Grace, à Last Goodbye ou encore à Eternal Life.

Ce disque parfait, unique opus du fils de Tim Buckley, célèbre chanteur et compositeur folk pendant « l’été de l’amour » (1967), est d’une absolue modernité, avec pourtant ce son ancien, comme ouvragé sur de vieilles bestioles en studio du temps de Frank Sinatra, de Louis Jordan ou de Fats Domino. Grace reste pour l’instant la référence ultime en matière d’élégance musicale, de classicisme assumé dans la production, et d’opiniâtreté dans la volonté d’offrir à l’auditeur autre chose que la mièvrerie habituelle qui habille d’ordinaire les pop songs en 3 minutes 30.

À écouter absolument.

Marcellien

À suivre : la genèse de Welcome to the cruel world de Ben Harper.

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La Parade est passée…

Greta Garbo

La Parade est passée… de Kevin Brownlow est un texte de référence sur le cinéma muet américain, qui met en scène, à travers anecdotes de plateau et témoignages des artistes eux-mêmes, tous les acteurs majeurs de cette invention naissante au début du vingtième siècle. Grâce à Kevin Brownlow nous revivons les heures de gloire de la Keystone Pictures, de la RKO naissante, de la Vitagraph… et nous mettons nos pas dans ceux des géants en devenir : Griffiths, Chaplin, Fairbanks, Eisenstein, Murnau, Lang, Sternberg, Lubitsch, Stroheim, Pickford, Garbo… qui, par leur talent, leur immense énergie et leur somme de travail, hissèrent cette nouvelle technologie au rang des Beaux-Arts.

La Parade est passée… est une plongée en immersion dans le cœur de la nouvelle Babylone, d’une richesse de détails inouïe, qui donne une envie irrésistible de découvrir ou de redécouvrir ces chefs d’œuvre du cinéma muet, certains visibles aujourd’hui en DVD (il existe des collections chez différents éditeurs de DVD). Comme le précise la quatrième de couverture du livre « le monde de Louise Brooks, Douglas Fairbanks, Buster Keaton, Harold Lloyd ou Gloria Swanson revit sous la plume alerte et érudite d’un homme qui, à lui seul, a contribué à sauver des dizaines de chefs-d’œuvre ».

À travers le déroulement de toutes ces vies consacrées à la mise en place d’une industrie qui allait devenir le divertissement préféré des masses populaires à travers le monde, on voit poindre aussi les grands questionnements historiques et sociologiques du temps ; car cet art naissant à la croisée des chemins fut l’exact contemporain des bouleversements de son époque : la première guerre mondiale, la révolution d’Octobre, la crise de 1929, la montée des nationalismes et de l’intolérance. Devenir cinéaste à ce moment-là, impliquait d’avantage que le goût des costumes, des narrations épiques ou des maquillages fulgurants ; la plupart des cinéastes du muet se révélèrent être de superbes créateurs de formes, contemporains des révolutions esthétiques qui donnèrent naissance à la modernité (Picasso, Duchamp, Klee, Kandinsky, Malevitch…) mais aussi des narrateurs hors-pair qui avec juste de l’image et de la musique vous embarquaient vers des rivages inconnus jusqu’alors (la photographie sublime et le jeu époustouflant des trois comédiens de L’Aurore de Murnau, 1927, la lisibilité acrobatique parfaitement maîtrisée des seigneurs Charles Chaplin, Harold Lloyd et Buster Keaton, la beauté sépulcrale, inaccessible, vénéneuse de Greta Garbo dans Anna Karénine d’Edmund Goulding, 1928). C’est dans ce terreau originel, fourmillant d’idées et de préceptes esthétiques (c’est le muet qui donna naissance au film historique, au péplum et au western par exemple), que le septième art accède à une vraie crédibilité, adoubé dès ses débuts par les grands créateurs (les surréalistes, en France, aimaient aller dans les salles de cinéma ; des romanciers comme Faulkner ou Chandler travaillèrent sur des scénarios pendant le parlant à Hollywood) ; cette matrice originelle donne les outils avec lesquels les cinéastes d’aujourd’hui continuent de travailler.

Pour conclure voici ce que nous dit Kevin Brownlow dans son introduction à ce très beau livre (magnifiquement illustré) que vous pouvez venir consulter à la bibliothèque : dans les plus beaux films du cinéma muet « la photographie scintillait et brillait comme un miroir ; les lumières et les mousselines fusionnaient comme par enchantement ; l’art de l’éclairage était à son zénith. Ce n’était pas tant les stars ou les scénarios qui rendaient le cinéma muet magique. C’étaient la patience, le travail, l’opiniâtreté, la ténacité et la compétence de chaque technicien qui, en moins de dix ans, avait développé un artisanat pour en faire un art. »

Marcellien

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Même les cow-girls ont du vague à l’âme, de Tom Robbins

Que faire de sa vie, lorsque le destin vous dote d’une caractéristique singulière ? Les débats de ce genre débouchent vite sur le handicap et la façon d’utiliser au mieux votre différence. C’est ce que fait Sissi Hankshaw : avec ses pouces démesurés, elle a choisi de devenir… auto-stoppeuse. Traversant l’Amérique, elle fait de nombreuses rencontres avec des personnages complètement déjantés comme la Comtesse, le Chinetoque, Bonanza Jellybean, Julian, les cow-girls du ranch de la Rose de Caoutchouc et même un psychiatre du nom de Robbins. Si l’on ajoute à ces données la date de création de cet ouvrage singulier, 1976, on obtient un cocktail détonant, aussi imprévisible que l’est Tom Robbins. Les éditions Gallmeister ont réédité en 2010 Même les cow-girls ont du vague à l’âme. Voici donc, pour tous ceux qui cherchent un roman représentatif de la contre-culture américaine, une occasion inespérée de découvrir ce texte incontournable des années 70. Et on ne s’ennuie pas une seule seconde à la lecture des aventures loufoques, délirantes, attachantes, hilarantes de Sissi Hankshaw…

C’est à ce moment précis que le Chinetoque fit une chose ahurissante. Sans préambule et sans hésitation, notre Nippon fripon tendit les mains et s’empara des pouces de Sissy ! Il les serra, les caressa, les couvrit de baisers humides, tout en leur faisant des roucoulades, leur disant comme ils étaient magnifiques et exceptionnels et incomparables. Pas même Julian n’avait fait cela, voyez-vous. Pas même Jack Kerouac n’avait osé toucher ses pouces et pourtant Dieu sait qu’ils le fascinaient, au point qu’il écrivit pour eux un poème sur une enveloppe d’épi de maïs, une ode qui aurait pu être publiée pour le bénéfice de tous si l’épi n’avait pas été dévoré par un vagabond affamé tandis que Kerouac et les autres garçons s’entassaient dans la bagnole pour foncer à Denver à la recherche du papa de Neal Cassady, l’homme le plus absent des lettres américaines, laissant au présent auteur le soin de conter l’histoire de ces imposants appendices.

L’écriture si particulière de Tom Robbins donne à ses mots une proximité immédiate. Les phrases coulent avec les images et, si par hasard le lecteur se dérobe par distraction, l’auteur l’interpelle directement comme s’il était à ses côtés. Cette façon d’écrire, si singulière, représente un immense travail sur chaque terme utilisé, comme s’en expliquait Tom Robbins en 2010, dans une interview menée par François Busnel. On le croit sans problème, surtout lorsqu’il utilise des métaphores improbables qui éclairent le texte d’une fantaisie sans cesse renouvelée.

Cette fois, le docteur Robbins hésita plus longtemps. Comme s’il pouvait en jouer à la manière d’un archet sur un violon, il passait et repassait son doigt à travers sa moustache broussailleuse. La musique qui en résultait était douce et sèche ; en l’entendant une pellicule aurait pu dire à une autre : « Chérie, ils passent notre chanson. »

Ces élucubrations stylistiques sont la marque de fabrique de cet écrivain singulier. Il travaille les mots avec gourmandise, les pressant pour en tirer le suc nécessaire à l’expression juste de sa pensée. Lorsqu’on sait que Tom Robbins est fou d’Alfred Jarry, on comprend mieux sa façon d’envisager le monde… et la « normalité » telle que le docteur Robbins l’expose dans le roman :

[…] la normalité est une névrose. La normalité est la Grande Névrose de la civilisation. Il est rare de découvrir quelqu’un qui n’ait pas été infecté, à un degré plus ou moins grand, par cette névrose. Sissy n’a pas été touchée. Pas encore. Si elle continue à être exposée, elle finira par succomber. Je considère que ce serait là une tragédie comparable au fait de scier la corne de la dernière licorne.

Les mots et les images, dans leur précision, amènent le lecteur à la lisière du monde réel, à l’endroit précis où naît la poésie, rencontre délicate entre les hommes et l’univers. Derrière les inventions fantasques de Tom Robbins, murmure l’imaginaire de chacun d’entre nous. En reconnaissant ces frissons intimes, nous pénétrons l’âme des choses et c’est à l’écrivain que nous devons cette subtile alchimie.

Aucun des deux camps n’était prêt à voir venir l’aube lorsqu’elle pointa effectivement. Comme les mains d’un cambrioleur félin, ces fameux doigts de roses glissèrent soudain sur le rebord de fenêtre de l’hémisphère et, dans un silence efficace, se mirent à tripoter le cadenas du jour.

Ne vous laissez pas effrayer par l’épaisseur non négligeable du livre de Tom Robbins. Ne vous laissez pas déconcerter par le style foisonnant qui vous perd parfois dans la jungle des mots. Faites confiance à l’auteur. Laissez-vous aller. Ne vous enfermez pas. Oubliez toutes vos convictions. Donnez libre cours à un précepte contraire aux normes bien pensantes : à lire sans modération, ni préjugé…

Alya-Dyn

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Fahrenheit 451, de Ray Bradbury

Un géant de l’anticipation vient de disparaître et tous les hommages sont venus du monde entier pour saluer la mémoire de Ray Bradbury. Pour réaliser l’importance de cet auteur américain, il suffit de se replonger dans un de ses romans majeurs : Fahrenheit 451. Écrit en 1953, ce livre – adapté à l’écran par François Truffaut en 1966 – n’a rien perdu de sa force. Les multiples questions qu’il suscite encore ont changé de forme mais pas de fond. Pour tous les amoureux des livres et du savoir, Fahrenheit 451 fait partie de ces œuvres essentielles qui structurent la réflexion sur nos sociétés, la liberté d’expression et la diffusion des idées, de toutes les idées. Bien des choses ont changé depuis 1953, mais certaines évolutions actuelles de l’industrie du livre donnent un nouvel éclairage au texte d’anticipation de Ray Bradbury. Certains propos du capitaine Beatty dans Fahrenheit 451 prennent un relief singulier :

Les livres, à en croire ces fichus snobs de critiques, n’étaient que de l’eau de vaisselle. Pas étonnant que les livres aient cessé de se vendre, disaient-ils. […] Tout ça n’est pas venu d’en haut. Il n’y a pas eu de décret, de déclaration, de censure au départ, non ! La technologie, l’exploitation de la masse, la pression des minorités, et le tour était joué, Dieu merci. […] Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. […] Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie.

Montag, comme tous les pompiers de cette époque imaginaire, doit brûler tous les livres. Il s’acquitte de sa tâche avec conviction jusqu’au jour où une rencontre va lui faire envisager son métier d’une toute autre façon. Le questionnement commence alors…

Cette nuit j’ai pensé à tout le pétrole que j’ai déversé depuis dix ans. Et j’ai pensé aux livres. Et pour la première fois je me suis rendu compte que derrière chacun de ces livres, il y avait un homme. Un homme qui les avait conçus. Un homme qui avait mis du temps pour les écrire. Jamais cette idée ne m’était venue.

Point décisif de l’évolution de Montag qui va le conduire à voler des livres et à les ouvrir pour savoir de quoi il retourne. Sa rébellion commence à cet instant. Elle va le pousser aux pires extrémités et l’éloigner à jamais de la vie qu’il menait. Devenu paria de la société, Montag fuit la ville et se retrouve au sein d’une communauté d’hommes aussi rebelles que lui à la disparition programmée des livres et de tout le savoir qui leur est rattaché. Pour préserver ces connaissances, ils ont élaboré une technique singulière de conservation des écrits.

Nous aussi, nous sommes des brûleurs de livres. Nous lisons les livres et les brûlons, de peur qu’on les découvre. Les microfilms n’étaient pas rentables ; nous n’arrêtions pas de nous déplacer, pas question d’enterrer les films pour revenir les chercher plus tard. Toujours le risque qu’on ne tombe dessus. Le mieux est de tout garder dans nos petites têtes, où personne ne peut voir ni soupçonner ce qui s’y trouve. Nous sommes tous des morceaux d’histoire, de littérature et de droit international ; Byron, Tom Paine, Machiavel ou le Christ, tout est là.

Ces hommes qui stockent les livres dans leur tête comme des ordinateurs ont de quoi nous faire méditer, nous les hommes et les femmes du vingt-et-unième siècle prompts à zapper d’un monde à un autre, transportant des bibliothèques entières dans des tablettes numériques, parcourant en ligne des œuvres tombées dans le domaine public, recherchant les phrases d’un auteur au travers de filtres savants… Il nous faut cependant espérer que cet accès facilité aux connaissances livrées à tous ne nous fasse pas oublier l’indispensable esprit critique permettant la vraie compréhension et pouvoir – comme le disait si joliment Rabelais – « rompre l’os et sucer la substantifique moelle ».

Alya-Dyn

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« Ob-la-di, ob-la-da » : la formidable Decade du Loner

Neil Young, Decade, Warner Bros. Records, 1977.

En 1977 Neil Young et sa maison de disques Warner Bros. Records sortent le somptueux coffret Decade, regroupant les plus belles pépites gravées par le compositeur canadien. En pleine effervescence punk-rock des deux côtés de l’Atlantique (notamment grâce à la puissance sonique des Stooges, des Damned, des Sex Pistols, ou encore de The Clash) le barde folk égrène tout au long de cette compilation haut de gamme le charme irrésistible de ses chansons les plus abouties.

Ici sont habilement mélangées compositions de ses précédents albums solos (comme I believe in you ou After the gold rush issues de l’album magistral After the gold rush de 1970, ou encore Harvest et Heart of gold, pierres angulaires du sacerdotal Harvest qui redéfinissait la musique populaire américaine deux ans plus tard, en 1972) et titres légendaires comme Down to the wire et The old laughing lady.

Decade est le vade-mecum de haute fenaison d’un artiste musical prolixe, qui aime la coloration boisée de ses instruments de musique (la sonorité merveilleuse de ses guitares Martin, le son cristallin des banjos et de l’ukulélé). Mais Neil Young est aussi un songwriter d’exception qui, à travers ses vignettes musicales, nous raconte l’Amérique de ces quarante dernières années, en s’inspirant de son expérience de musicien extraterritorial : il a toujours gardé sa nationalité canadienne même s’il vit avec sa famille aux Etats-Unis.

Neil Young est un des derniers géants de la culture américaine, dans ce qu’elle a de meilleur : du cœur, de la générosité, et le partage des sentiments en exergue ; à des années-lumière de ces vedettes en carton-pâte que l’industrie musicale nous refourgue à longueur d’année.

Replonger dans la source intarissable de Decade, illustration de ce que la musique folk et rock offre de meilleur, c’est aussi dire merci à un immense musicien qui nous procura des joies musicales peu communes toutes ces années.

En attendant la prochaine livraison du Loner magnifique (c’est pour bientôt).

Marcellien

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« Ob-la-di, ob-la-da » : The very best of Roy Orbison

The very best of Roy Orbison, Sony BMG, 2006.

Oui je sais, je sais ; il y a eu plus de retard que prévu et donc cette chronique musicale ne voit le jour qu’aujourd’hui. En même temps, avec une activité musicale intense depuis janvier (il n’y qu’à voir les étals de disques encore bien fournis chez les disquaires) on peut se réjouir, déjà, d’un retour aux fondamentaux de l’écoute : avec le « disquaire day » de ces derniers jours, on se souvient qu’il fut un temps où écouter le dernier disque du Floyd ou le dernier enregistrement d’Otis Redding nécessitait un protocole et un rituel aussi compliqués que la cérémonie du thé pour les japonais par exemple. Retirer le vinyle encore protégé dans sa pochette en papier du carton ; poser le disque bien à plat sur la pulpe de ses doigts, faire jouer la lumière du jour sur le noir patiné du disque, souffler dessus pour enlever les molécules de poussière, enfin le poser délicatement sur la platine, puis entendre les premiers crépitements, ensuite changer de dimension pour une heure ou deux.

C’est ce qu’offre cette savante compilation de Roy Orbison, intitulée sans grande originalité The very best of, mais peu importe puisque son contenu dépasse toutes les espérances. Les plus belles pépites de l’œuvre du magicien sont enregistrées sur la galette ; alors ça démarre inévitablement par sa plus célèbre chanson, tube planétaire lorsqu’elle fut utilisée dans le film Pretty Woman qui lui emprunta son titre. Mais dès la deuxième plage du disque on revient aux fondamentaux, et s’échappent des enceintes les années œcuméniques ; on peut imaginer Sam Phillips derrière la console dans son minuscule studio d’enregistrement Sun à Memphis, Tennessee, se faire une idée précise de ce que deviendront les poulains de son écurie (Presley, Lee Lewis, Cash, Perkins, Orbison, …) et donc profiter pleinement de l’instant. Une seule de ces chansons gravées aux studios Sun figure sur le disque, il s’agit de Ooby Dooby, enregistrée par Sam Phillips (Sun single #242) en 1956, et on peut se rendre compte de tout le chemin parcouru par Roy Orbison pour incarner puis sauvegarder avec une telle maestria la flamme originelle, méphistophélique, du rock’n roll né dans les fifties aux États-Unis. Si on prend par exemple la 4ème plage du disque, intitulée I drove all night (MCA single #54287 tiré de l’album In Dreams : The Greatest Hits, Virgin 1987) surgissent soudain les orchestrations orgueilleuses de la musique californienne qui poussèrent près de quinze ans auparavant un Eric Clapton à satisfaire ses subites envies de coolitude océanique infinie (461 Ocean Boulevard, Polygram 1974).

Bref, écoutez ce disque et tout un monde de trésors engloutis refera surface, balayant d’une cymbale la vacuité de nos minuscules existences contemporaines. Exercice d’humilité salvateur par grand temps d’agitation collective dérisoire.

Bonne écoute !

Marcellien

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