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Autopsie d’un film mythique

Sam Wasson, 5e Avenue, 5 heures du matin : Audrey Hepburn, Diamants sur canapé et la genèse d’un film culte, Sonatine, 2012.

Qu’est-ce que c’est une comédie romantique ?

Et à quoi ressemble une icône absolue du cinéma ? Un type de femme, par exemple, qui fut le modèle parfait à imiter pour une bonne partie de la population féminine occidentale.

Mais qui était vraiment Audrey Hepburn, l’interprète inoubliable de la comédie romantique marquante des années 60, Diamants sur canapé, devenu une œuvre culte par la suite ?

Qui était-elle par-delà sa sophistication pourtant naturelle, aisée, revigorante, fraîche, par-delà ce regard et ces sourires qui la firent pénétrer dans le firmament de notre culture, celle d’un monde réconcilié ? Prêt à suivre sur grand écran les méandres du cœur humain, les troubles de la passion, les délices de la combustion des sens.

C’est à toutes ces questions que répond le livre de Sam Wasson, qui ausculte la réunion de talents hétéroclites (les vrais, ceux qui ont fait le cinéma américain de qualité et dont on ne parle jamais), comme le scénariste George Axelrod, le réalisateur Blake Edwards, la chef costumière Edith Head (aux 35 oscars), le musicien Henry Mancini, etc., œuvrant dans le même sens.

Ce livre fascinant leur rend à tous un hommage plus que mérité ; et donne une furieuse envie de croiser à nouveau la route de la divine Holly Golightly un de ces jours chez Tiffany.

Marcellien

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Simenon de A à Z : Trois chambres à Manhattan (1946)

Outre l’homme et la femme qui se rencontrent dans Trois chambres à Manhattan, l’autre héros de ce roman, c’est New-York où l’intrigue naît, évolue, éclate, au cœur de Manhattan. Ce couple de hasard arpente les rues de la mégapole la nuit surtout. On les croirait sans domicile, du moins pour elle, dès le début, on comprend qu’elle s’est retrouvée sans toit. Lui, vedette française expatriée à la suite d’un désastre conjugal, se méfie de cette femme qui l’attire pourtant, sans qu’il comprenne pourquoi. Ces deux-là se retrouvent en errance nuit après nuit, d’une rue à l’autre, d’un bar à l’autre, d’une chambre d’hôtel à celle de François Combe après de multiples hésitations. Rencontre qui semble sans avenir entre deux êtres blessés, et pourtant, entre eux la violence se teinte parfois d’un véritable amour, fragile certes mais bien vivant.

Elle se mit à fredonner, gravement, et c’était leur chanson, la ritournelle du petit bar. Cela leur donna à tous deux la même pensée car, quand le soir commença à tomber, l’air à fraîchir, quand une ombre plus dense les attendit au tournant des allées, ils se regardèrent comme pour un accord muet et ils se dirigèrent vers la 5e Avenue.
Ils ne prenaient pas de taxi. Ils marchaient. On aurait dit que c’était leur sort, qu’ils ne pouvaient ou n’osaient pas s’arrêter. La plupart des heures, depuis qu’ils se connaissaient – et il leur semblait qu’il y avait bien longtemps – il les avaient passées à marcher ainsi le long des trottoirs et à se frotter à une foule qu’ils ne voyaient pas.
Le moment approchait pourtant où ils seraient forcés de s’arrêter et ils étaient tacitement complices pour le reculer toujours davantage.

Les sentiments heurtés, les fractures intérieures, les pulsions amoureuses ou destructrices de Kay et François s’intègrent parfaitement à leurs déambulations nocturnes dans les rues de New-York, comme si, par petites touches, Simenon utilisait les décors urbains pour refléter les états d’âme des deux héros. Manhattan semble aussi vivant que l’homme et la femme qui s’approprient ses trottoirs au hasard de leurs pas. Les étapes de cette relation singulière se succèdent comme des tableaux dont Georges Simenon est le peintre. Cette force visuelle des mots de l’auteur est si grande que nombre de cinéastes ont scénarisé ses romans. C’est le cas de Trois chambres à Manhattan, mis en scène par Marcel Carné en 1965 avec Annie Girardot dans le rôle de Kay et Maurice Ronet dans celui de François. Massacré par la critique de l’époque, le film valut cependant à Annie Girardot un prix d’interprétation féminine au festival de Venise. Lorsqu’on voit aujourd’hui l’affiche et les photos du film, on ne peut qu’être frappé par la réussite de la transcription visuelle du roman de Simenon. Quand les images générées dans la tête d’un lecteur par les mots d’un auteur s’accordent à celles créées par un cinéaste à partir du même texte, on ne peut qu’admirer…

Alya-Dyn

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Le cœur a ses raisons… (1/2)

Henry James, Les Enigmes du cœur, Omnibus, 2013.

La radiographie du cœur humain est un des sujets principaux de la littérature.

Malgré la course inexorable du temps, malgré l’abondance de récits qui se sont intéressés aux émois d’une âme en peine devant l’énigme du sentiment amoureux, aucun romancier n’échappe à l’introspection. Bien sûr l’étude de caractère fut la discipline reine dans laquelle chaque apprenti écrivain forgeait son style, l’armature de sa science du récit et du questionnement. Interroger la douleur, le ressentiment, mais aussi le plaisir vif, égoïste, violent du personnage face à la perspective du péché nous donne de belles pages empreintes de miséricorde et de poésie. Mais deux immenses romanciers, parmi les plus puissants qu’il nous ait été donné de lire, édifièrent à travers leurs œuvres une cathédrale singulière en hommage au génie du Cœur humain : Henry James, le bostonien qui en remontra aux anglais en matière de style, d’élégance et de raffinement esthétique, et Stefan Zweig, le génie absolu d’Europe Centrale, à la fois complexe mais accessible à tout le monde, à tout moment.

Commençons par Henry James, le romancier américain naturalisé britannique un an avant sa mort en 1916. Omnibus vient de publier en recueil cinq de ses romans, qui illustrent parfaitement quarante ans de création romanesque éblouissante.

Les deux premiers titres (Confiance et Washington Square) sont des romans d’initiation avec lesquels Henry James apprend le métier d’écrivain, il y affine son style, naturel, simple, enlevé, qui s’éloigne du dix-neuvième siècle pour accoster sur les berges de la modernité (les années 1900) ; ce qui se traduit par l’égale importance de traitement du caractère des personnages, introspectifs jusqu’à l’éreintement parfois, et celui du paysage, considéré chez James (mais aussi chez Joseph Conrad et chez les Edouardiens) comme un motif peint cher aux paysagistes en vogue.

Le troisième titre du recueil (Les Papiers de Jeffrey Aspern) qui relate la valse-hésitation entre trois personnages dans le décor d’un palais vénitien, donne toute la mesure du talent d’un auteur en pleine possession de ses moyens.

Les deux derniers romans, les plus connus de James (Ce que savait Maisie et Le Tour d’écrou) sont les chefs-d’œuvre de la maturité. Le maître a désormais accompli son grand œuvre, il trône tout là-haut, au Panthéon des Lettres et des Arts, inaccessible pour nous autres émerveillés par tant de redoutable beauté. Diablement efficace et indémodable.

Marcellien

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« Ob-la-di, ob-la-da » : le disque magique du fils du désert

Ben Harper - Welcome to the Cruel WorldBen Harper, Welcome to the cruel world, Virgin Records, 1993.

« Folk, blues, hard rock, country, jazz et reggae sont juste quelques-uns des genres que le chanteur, compositeur, guitariste a fouillé tout au long de sa carrière. Son éclectisme l’a rendu difficile à ranger dans une catégorie. »

Ce sont sur ces mots que s’ouvre la notice biographique de Ben Harper rédigée par le magazine musical de référence dans le monde, Rolling Stone.

Quand le premier disque de Ben Harper (Welcome to the cruel world), un jeune guitariste californien d’une vingtaine d’années, paraît en 1993, on ne sait pas encore que cette musique, puisant à la source de l’americana, ne nous lâchera plus jamais.

Ce premier album du jeune musicien, empreint d’une mélancolie folk réveillant les fantômes chromatiques d’un Tim Buckley ou d’un Gram Parsons, réoriente la musique populaire américaine vers ce qu’elle avait perdu de vue tout au long des années 80.

Noyée sous les oripeaux de l’esthétique en toc de MTV, sous des nappes de synthés furibards, accompagnant la sacralisation des nouveaux dieux des stades (l’âge des concerts monumentaux, kermesses effrayantes), cette musique pourtant riche d’une histoire complexe, contrastée, multi-ethnique (du delta du Mississippi et des enregistrements d’Alan Lomax jusqu’aux confins de l’underground seventies) attendait encore celle ou celui qui en reprendrait le flambeau, mais cette fois-ci sans tambour ni trompette ; juste avec des guitares et une poignée de chansons lumineuses, ensorcelantes, des complaintes d’un autre âge, d’un autre temps, chantées par cette voix chaude et mélodieuse, faisant surgir tout un panorama d’émotions enfouies depuis bien trop longtemps.

Ce disque, c’est l’appropriation par la musique d’une douceur perdue, blottie contre les contreforts montagneux qui bordent le sanctuaire : celui de la mélodie américaine quand elle se fait plainte, chant d’esclave affranchi, longue mélopée indienne qui charrie avec elle les alluvions à la fois de la peur et du miracle à venir.

Ce disque, en 1993, était une offrande expiatoire dont nous n’avons pas fini d’explorer toutes les ressources.

Marcellien

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La couleur des sentiments, de Kathryn Stockett

Dans une bibliothèque, certains livres sont à peine remis en rayon qu’ils passent déjà dans les mains de nouveaux lecteurs. C’est le cas du livre de Kathryn Stockett dont le succès ne faiblit pas trois ans après sa première édition française et l’adaptation cinématographique en 2011. À Auch, comme ailleurs, La couleur des sentiments a déjà conquis de nombreuses personnes. Pour moi qui suis souvent méfiante envers ces best-sellers qui ravissent tout le monde, je n’aurais sans doute pas fait la démarche d’emprunter ce livre si on ne me l’avait offert en me faisant son éloge. Et je n’ai pas été déçue par l’histoire de Miss Skeeter, jeune femme blanche élevée par une nourrice noire, qui se lance dans l’écriture d’un livre sur la condition d’Aibileen, Minny, et d’autres bonnes noires, en 1962, à Jackson, dans le Mississippi. Le sujet aurait pu être traité en utilisant tous les poncifs du genre, mais les personnages ont ici une vraie densité, évoluant dans l’Amérique de ces années riches en mutations politiques, sociales et raciales.

J’ai perdu mon garçon, Treelore, juste avant de commencer chez Miss Leefolt. Il avait vingt-quatre ans. Le plus bel âge de la vie. […] un soir il est resté tard à la scierie de Scanlon Taylor pour charger des grosses poutres sur le camion […] Il était fatigué. Il a glissé du quai de chargement et il est tombé dans le passage. Le type qui conduisait le semi-remorque l’a pas vu et il lui a écrasé les poumons avant qu’il ait fait un geste. […] [Aibileen] raconte comment le contremaître blanc a jeté son corps brisé à l’arrière d’une camionnette. « Et ils l’ont laissé tomber en arrivant à l’hôpital des Noirs. C’est une infirmière qui me l’a dit. Elle était dehors. Ils l’ont fait rouler sur le plateau de la camionnette, il est tombé par terre, et le Blanc est reparti. »

Ce récit de la mort de son fils, Aibileen le fait par étapes, révélant à Miss Skeeter les détails sordides de l’arrivée à l’hôpital des Noirs. Le corps défunt de Treelore n’est pas plus considéré qu’une de ces poutres qu’il transportait. Triste constat… Mais rassurez-vous, les six cent huit pages du roman ne sont pas aussi affligeantes que ces quelques lignes. L’humour a aussi sa place, comme par exemple dans l’un des nombreux épisodes des toilettes pour Noirs revendiquées par Miss Hilly pour lutter contre les « maladies des Noirs transmises par l’urine ». Retournement de situation cocasse décrit ici par Aibileen qui se promène avec Mae Mobley, la fille de sa patronne, près de la maison de Miss Hilly.

Mae Mobley montre la maison du doigt et elle rit. « Regarde, regarde, Aibi ! »
J’ai jamais vu une chose pareille de ma vie. Il y en a des dizaines. Des cuvettes de toilettes ! Au beau milieu de la pelouse de Miss Hilly. De toutes les formes et de toutes les tailles. Des bleues, des roses, des blanches… Avec ou sans lunette, avec ou sans réservoir pour la chasse d’eau. Des modernes, des vieilles avec la chaîne. On dirait presque une foule de gens, à voir comment certaines se parlent avec leur lunette relevée pendant que les autres écoutent sous leur lunette rabattue.

Cette « guerre des toilettes » entre Miss Skeeter et Miss Hilly ira donc très loin et, au bout du compte, aura raison de leur amitié. Le livre sur les bonnes de couleur sortira et rien ne sera plus jamais pareil. Les droits des femmes noires ont évolué, mais peut-on pour autant parler d’égalité ? La lutte contre la discrimination n’est pas qu’une affaire de lois…

Alya-Dyn

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« Ob-la-di, ob-la-da » : Grace, de Jeff Buckley

Jeff Buckley, Grace, Sony Music, 1994.

1994 fut une grande année pour le rock. En effet, de temps à autre, surgissent sans crier gare de nouveaux groupes géniaux, dont la fulgurance n’a d’égale que la qualité des compositions gravées sur leur premier L-P : énergie brute, sentimentalisme puéril certes mais exacerbé (d’ailleurs cette musique ne s’adresse-t-elle pas exclusivement aux mômes de moins de vingt ans ?), renouvellement salutaire de la notion aujourd’hui surannée de « Rage adolescente » (et nul mieux que le groupe anglais Placebo en illustra de manière définitive le propos avec son insubmersible premier hit single Teenage Angst en septembre 96). Et en cette année 1994 les disques brillants et novateurs ne manquaient pas : Dummy (Go! Discs) le premier album du groupe de Bristol Portishead ; le premier disque du phénomène à venir Oasis, Definitively Maybe (Creation), qui remet à l’honneur le son, la fougue et la gouaille (parfois à la limite de la stupidité, mais bon) des lads de Manchester perdus de vue depuis l’engloutissement en première classe des autrefois majestueux Stone Roses au début des années 90 ; le revival du punk-rock américain, primaire, débile, mais tellement réjouissant, avec The Offspring (Smash, Epitaph) et Green Day (Dookie, Reprise). Mais c’est surtout l’année du dernier disque enregistré par le power trio Nirvana qui remettait les pendules à l’heure avec leur superbe MTV Unplugged in New York (Geffen Records).

C’est dans cet état d’effervescence que parait alors le tout premier disque d’un jeune inconnu chez nous, Jeff Buckley, qui, accompagné par ses deux acolytes Grondahl et Johnson, propose aux auditeurs stupéfaits une certaine idée de la grâce, figée pour l’éternité pendant 51 minutes et 19 secondes sur une galette stéréo parmi les plus belles et les plus abouties de la musique populaire enregistrée depuis les années 50. Car des premiers albums de cette teneur-là il n’y en a pas eu beaucoup, même aux heures les plus glorieuses de la pop-music triomphante et conquérante, à part peut-être le premier L-P du Jimi Hendrix Experience, Are you experienced ? (Polygram, 1967) et celui de The Doors (The Doors, Elektra, 1967).

Dans Grace de Jeff Buckley tout n’est que volupté, harmonie, et délicatesse. Le son y est chaud, rond, voluptueux, un écrin majestueux pour se recueillir et écouter avec attention ces merveilleuses ballades qui parlent de l’insoutenable étrangeté des sentiments monocordes dans un monde déjà englouti sans qu’on n’en sache rien. Les compositions sont originales et émouvantes, et donnent envie, une fois le disque terminé, de le jouer une fois de plus sur la platine, jusqu’à satiété. Il y a aussi une reprise du flamboyant Hallelujah de Leonard Cohen (sur la plage n°6 du disque) et aussi deux ou trois chansons qui figurent parmi les plus belles jamais enregistrées, standards immédiats, qui deviendront aussi populaires et énigmatiques que les grandes réalisations de Cole Porter ou de George Gershwin : je pense notamment à Grace, à Last Goodbye ou encore à Eternal Life.

Ce disque parfait, unique opus du fils de Tim Buckley, célèbre chanteur et compositeur folk pendant « l’été de l’amour » (1967), est d’une absolue modernité, avec pourtant ce son ancien, comme ouvragé sur de vieilles bestioles en studio du temps de Frank Sinatra, de Louis Jordan ou de Fats Domino. Grace reste pour l’instant la référence ultime en matière d’élégance musicale, de classicisme assumé dans la production, et d’opiniâtreté dans la volonté d’offrir à l’auditeur autre chose que la mièvrerie habituelle qui habille d’ordinaire les pop songs en 3 minutes 30.

À écouter absolument.

Marcellien

À suivre : la genèse de Welcome to the cruel world de Ben Harper.

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